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SCHERER René : Zeus hospitalier (1993)

Paris, Armand Colin, coll. "L’ancien et le nouveau", 1993, 202 p.


Louis Ucciani  |  1994 / n° 5 |  juillet 2017



Pour citer ce document

UCCIANI Louis , « SCHERER René : Zeus hospitalier (1993)  », Cahiers Charles Fourier , 1994 / n° 5 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article123 (consulté le 10 septembre 2017).

Texte intégral

L’hospitalité qui « est à compter parmi les vertus de l’homme sage » pour Aristote est associée par lui à l’amitié et forme un complément de la générosité. Platon, quant à lui, en fait une des obligations prescrites au citoyen de la République, « parce que l’étranger se trouvant éloigné de ses parents et de ses amis, intéresse davantage les hommes et les dieux », et spécialement, prolonge Schérer, « le dieu suprême, Zeus hospitalier ». Ainsi débute un passionnant, riche et toujours intéressant voyage à travers l’histoire, les textes et les pensées. Une histoire du monde en quelque sorte, re-lue sous l’angle non plus des exclusions et des guerres, mais sous celui de la rencontre et de l’échange, sous l’angle de l’hospitalité. C’est alors un prisme difractant (« hospitalité insaisissable et qui se dérobe dès que l’on tente de la fixer sous une forme unique, de la prendre en un sens univoque » (p. 14)), qui éclate le monde et ses images passées en rencontres quelquefois incongrues (voir à ce propos les développements autour d’Attila), qui déborde les pauvres traces historiques : « de l’hospitalité, l’histoire a (...) surtout retenu ses conversions, ses déplacements dans la visibilité des institutions où, tout en devenant un rouage fonctionnel, elle abandonne, avec son imprévisibilité, sa séduction primitive » (p. 15). Or, ce qui pour nos sociétés modernes ne semble plus concerner que le service public, se révèle être un rouage essentiel à l’humanité. Relecture sur le mode d’Uchronie, selon la méthode utilisé par Renouvier (« philosophe qui commença par être politiquement proche de Fourier », p. 68), en repensant le développement historique « à partir d’une modification "possible" de sa trame événementielle » (p. 69), le livre de Schérer découvre les possibles enfouis et leur redonne légitimité. Ça passe de Kant (très belles pages sur le Projet de Paix perpétuelle) à Husserl, en transitant par Proudhon, Pasolini et Genet..., ça glisse de l’occident et de sa civilisation, à ses barbares antiques mais aussi jusqu’aux Amérindiens. Époques et géographies s’entrechoquent et réactualisent le nomadisme corollaire de l’hospitalité.

Dans ce parcours, deux guides : Klossowski et Fourier. Sur ce dernier des pages qui l’éclairent d’un jour nouveau. Dans un rapport à Proudhon tout d’abord : « à la réserve de Proudhon qui lui interdit de pousser l’idée du fédéralisme plus loin que l’unité communale, il faut opposer l’audace de Fourier » (p. 79). Où celui-là respecte la famille et ses hiérarchies, dont la supériorité de l’homme sur la femme, Fourier brise les liens civilisés : « pour comprendre l’hospitalité, il fallait briser avec cette famille cellulaire, en dénoncer l’illusoire progressisme, non pas remonter en arrière, mais la faire varier à partir de nouvelles formules d’associativité. » (p. 80)

Lire Fourier sous l’angle de l’hospitalité pourrait paraître gageure là où la notion, comme telle, est pratiquement absente chez lui : « à vrai dire, l’hospitalité est rarement nommée. Elle n’est pas un thème du vocabulaire fouriériste, mais de la pratique. » Pourtant s’il y a pensée de l’hospitalité c’est bien celle de Fourier (« Fourier pense dans le champ d’une hospitalité élargie, même si cette formule n’est pas de son langage et lui est étrangère. », p. 81). Et là où les exégètes ont trop souvent failli (« la pensée de Fourier a été limitée abusivement par ses interprètes, dès le début, à l’organisation d’une association restreinte »), il s’agit de bien rétablir la dimension explosive de l’œuvre de Fourier (« l’harmonisation du globe se fera "par explosion". ») et sa logique de développement (« Fourier pense pour l’universel, à partir de réactions en chaîne, de communications de proche en proche. ») C’est en ce point que l’on peut parler de nomadisme chez Fourier, comme échange et circulation des expériences, mais aussi comme ce qui « les accroît (et) permet à des passions inattendues de se développer. » Et, prolonge Schérer ce nomadisme « est doublé d’un nomadisme passionnel » (p. 83), dont on a illustration avec la papillonne qui « est structure d’accueil et d’hospitalité interne. »

C’est par glissement que Schérer balance son propos d’un guide à l’autre, de Fourier vers Klossowski : « l’hospitalité, telle que l’entend Fourier dans le Nouveau Monde amoureux forme l’arrière-fond des lois klossowskiennes. » (p. 85) Klossowski plutôt que Sade, « car la logique de Sade reste prisonnière de l’égoïsme civilisé qu’elle porte à son point d’extrême intensité »... La « pomologie théologique de Pierre Klossowski » (p. 122) qui conduit à ce que l’hôte « arrivant soit celui qui détienne la règle du jeu » rejoint « la leçon que Fourier administre dans le Nouveau Monde amoureux, avec sa parabole ou allégorie centrale de la "rédemption des captifs" » (p. 123).

Louis Ucciani


Louis Ucciani

Louis Ucciani

Louis Ucciani enseigne la philosophie à l’Université de Franche-Comté. Il collabore depuis leur création aux Cahiers Charles Fourier. Ses axes de recherche récents interrogent la genèse et la structure de l’art contemporain. Il a notamment publié Charles Fourier ou la peur de la raison (Paris, Kimé, 2000) ou encore de Saint-Augustin ou le livre du Moi (1998). Dernier ouvrage paru : Le geste du peintre (2003).


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