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Lettres de Charles Fourier et de Désirée Véret : une correspondance inédite

Michèle Riot-Sarcey  |  1995 / n° 6 |  décembre 1995



Index

Personnes : Véret, Jeanne-Désirée

Pour citer ce document

RIOT-SARCEY Michèle , « Lettres de Charles Fourier et de Désirée Véret : une correspondance inédite  », Cahiers Charles Fourier , 1995 / n° 6 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article132 (consulté le 9 juillet 2017).

Texte intégral

La Réforme Industrielle

ou

Le Phalanstère

Journal des Intérêts généraux de l’Industrie et de la Propriété

Ce 1833

A mademoiselle Désirée Véret

Duke Street, Manchester Square, 37

à Londres.

Quoique j’aie bien tardé à répondre à vos lettres, croyez qu’elles m’ont fait le plus grand plaisir : plusieurs retards dont je rends compte à madame Wheeler ont différé ma réponse que je vais appliquer à divers articles de vos lettres, en commençant par la plus ancienne.

8 mai. Elle dit que vous avez trouvé en Angleterre un dédale de fourberie : peut-on trouver autre chose dans ce monde mercantile ? Je ne m’étonne pas que votre enthousiasme soit éteint ; tous ceux qui ont vu de près les anglais ne les aiment plus. ils n’y voient qu’orgueil chez les grands et égoïsme chez les petits et les grands. il n’est pas de nation moins digne de la renommée : je préfère bien les allemands, ils se rapprochent mieux de notre noble caractère.

Continuez à espérer ; malgré quelques échecs et contresens dont je donne le détail à madame Wheeler ; on ne persistera pas moins à marcher au but ; j’ai bon espoir d’y atteindre, et sans le concours de ces faux-philanthropes d’Angleterre qui ne savent imaginer que sottise sur sottise ; car ils décrètent 500 millions pour affranchir seulement 1 million d’esclaves nègres ; et ils pourraient, avec le millième de cette somme, avec 500 mille francs, affranchir tous les esclaves du globe dont le nombre s’élève non pas à 1 million, mais à 400 millions et plus, y compris les serfs de Russie et les femmes sauvages, toutes esclaves.

Ces mêmes anglais dépensent annuellement 200 millions en secours à l’indigence ; ils ne parviennent qu’à accroître et enraciner l’indigence.

Ils pourraient, avec un demi-million avancé sur hypothèque et non pas dépensé, extirper à jamais l’indigence.

Les anglais sont donc sous tous les rapports, une nation de peu de valeur ; il n’y a d’exception que sur ce qui touche au matériel de l’industrie ; c’est leur beau côté, ils y excellent ; mais si on les sort de cette carrière, si on les engage dans les questions relatives à la destinée, aux attributions de Dieu, au mécanisme des passions, ce sont mes plus faibles champions du monde ; vrais avortons d’autant plus avortons qu’un de leurs géomètres, Newton, a commencé son calcul de l’attraction, l’a terminé quant à la branche du matériel, et qu’aucun anglais n’a osé pousser plus loin ce calcul, l’appliquer aux branches dont Newton ne s’était pas occupé, aux branches organique [mot illisible], instinctive [mot effacé].

Ce que vous dites de l’ignorance où l’on maintient le bas-peuple anglais, n’est point un obstacle à une réforme sociale, car dans l’industrie combinée, le revenu des riches s’accroît en raison de l’instruction du peuple ; et dans cet ordre, les classes supérieures sont, par cupidité, empressées de faire initier le peuple aux sciences et aux arts, éducation qui serait fâcheuse pour le peuple comme pour les grands, tant que le travail est organisé en mode répugnant.

Tachez d’engager madame Wheeler à se distraire et à ménager sa santé dans l’espérance du changement qu’elle désire. Les retards ne sont pas un motif de désespérer ; je vois au contraire que ma doctrine prend faveur et qu’on a de nouvelles chances de succès.

Je vous félicite et me réjouis de ce que vous avez échappé au choléra. Vous me dites (8 mai) que vous m’écrivez de votre lit que de remerciemens je vous dois d’avoir pris tant de peine puisque vous faites cet effort en ma faveur, cela m’autorise à vous dire que je vous aime à l’adoration ; je vous aurais parlé de cela si j’eusse été d’age à faire écouter de pareils discours ; vous ètes trop jolie pour qu’un amant suranné puisse fixer votre attention : j’ai du m’en tenir au modeste role d’ami ; mais ce n’était pas faute d’amour : si j’avais été riche, je ne vous aurais pas laissée partir pour Londres. Et si je parviens à la fortune je tacherai de vous faire revenir de cette facheuse émigration ; c’est un nouveau motif de vous intéresser à mon succès, puisque vous préférez le séjour de Paris. je n’ai pas osé vous dire combien j’étais faché de vous voir partir.

Monsieur Fourier

7 rue Jocquelet près de la bourse

Paris


Michèle Riot-Sarcey

Michèle Riot-Sarcey

Michèle Riot-Sarcey, professeur d’histoire contemporaine à Paris 8, est notamment l’auteur de Le Réel de l’utopie (Albin Michel, 1998). Elle a co-dirigé 1848, La Révolution oubliée avec Maurizio Gribaudi - elle anime avec lui un séminaire autour du Livre des Passages - et du Dictionnaire des utopies (Larousse, 2002/2006) en collaboration avec Thomas Bouchet et Antoine Picon.


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