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DEBOUT Simone : L’Utopie de Charles Fourier (1998)

Dijon, Les Presses du réel, 1998, 271 p., recueil d’articles parus entre 196 et 1997, avec une préface inédite


Laurence Bouchet  |  1999 / n° 10 |  décembre 1999



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Personnes : Debout, Simone

Pour citer ce document

BOUCHET Laurence , « DEBOUT Simone : L’Utopie de Charles Fourier (1998)  », Cahiers Charles Fourier , 1999 / n° 10 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article181 (consulté le 1er juin 2017).

Texte intégral

La passion au cœur de l’utopie

Dans L’Utopie de Charles Fourier Simone Debout accorde une place centrale - on pourrait dire « pivotale » à la manière de Fourier - au Nouveau monde amoureux. Ce texte qu’elle a contribué à nous faire découvrir et qui a donc été très longtemps méconnu, place le désir amoureux au cœur de la pensée utopique. Les Disciples de Fourier qui se sont contentés de reprendre ses analyses sociales et économiques ont occulté, dissimulé le rôle bouleversant du désir [1]. Mais, selon Simone Debout, le plein épanouissement de l’homme ne dépend pas seulement de conditions extérieures et Fourier nous guide, d’abord et avant tout, sur la voie où les désirs prennent leur plein essor [2].

On ne saurait pleinement se satisfaire de l’organisation sociale existante. La « civilisation » est décevante. L’utopie de Fourier commence par ce refus d’un monde où l’homme n’est pas ce qu’il pourrait être. Elle part d’une insatisfaction, d’une aspiration vers autre chose. Nous sommes là d’emblée confrontés au désir. Mais chez Fourier ce concept est repensé ; alors qu’il fut critiqué par l’ensemble de la philosophie classique, le désir devient avec lui une valeur qui doit transformer l’ensemble de la société.

Selon une conception classique, lorsque nous désirons une chose qui nous manque nous souffrons, nous sommes insatisfaits. Il nous semble alors que la possession de la chose désirée nous permettrait d’être enfin nous-mêmes. Mais le désir apparaît alors comme une attitude contradictoire puisqu’il tend à se supprimer lui-même dans la possession. Je ne désire plus ce que je possède. J’atteinds alors la coïncidence avec moi-même dans le repos ou dans l’angoisse mais il y a là quelque chose de morbide, l’élan de la vie a disparu. Le désir nous a déçu, il semble qu’il se soit nourri d’illusions.

Mais chez Fourier le désir peut se vivre autrement et c’est justement l’utopie qui permet son plein essor. Comme l’avait montré déjà Spinoza le désir n’est pas tant le signe d’un manque que d’une affirmation. Nous ne désirons pas une chose ou un être parce qu’ils ont de la valeur isolément mais ils ont de la valeur parce que nous les désirons, parce que dans ce mouvement vers eux nous nous dépassons et nous nous affirmons à la fois. « Le désir est donc l’affirmation d’une virtualité singulière, un possible réel et pas seulement un manque d’être » [3]. C’est en désirant que nous nous développons et franchissons les limites qui nous bornent.

En harmonie il faudra donc favoriser le plein essor du désir. En « civilisation » il ne parvient pas à se déployer. Si occasionnellement il se produit, il est alors contraint, empêché ou dissimulé. Le désir sexuel est contraint par le mariage dans lequel il finit par s’éteindre. La civilisation ne tolère pas le désir érotique qui - comme l’a montré Georges Bataille - est un pur mouvement de dépense [4] . Une telle dépense remettrait en cause les assises de la civilisation qui repose sur une logique productive utilitaire. Aussi cherche-t-elle à le réduire à des fins qui le nient. Le mariage en civilisation légitime la sexualité en l’orientant vers une fin qui lui est extérieure : la procréation.

Le mythe de l’androgyne primitif sur lequel repose le mariage nous donne l’illusion d’un couple constituant une totalité séparée [5]. Mais avec ce couple fusionnel le mouvement du désir s’arrête. Chercher une finalité au désir c’est aussi lui mettre un terme. Comme le montre Simone Debout le désir érotique n’a pas selon Fourier d’objet fixe ni prédéfini (sur ce point il est bien plus novateur que Freud qui définit le désir de façon classique et normative). Toutes les manies, toutes les perversités sont souhaitables car elles permettent l’expression de ce qu’il y a de plus singulier en chacun de nous. « Le saphiénisme prouve que l’union hétérosexuelle n’est qu’une possibilité entre autres, que le désir peut varier ses objets et que la satisfaction demeure hasardeuse et peut-être toujours incomplète ou remise en question par le mouvement même qui la sous-tend » [6]. Le désir se propage donc entre les êtres, sans jamais se fixer sur l’un d’eux. Il faudra, en harmonie, multiplier les rencontres afin de favoriser l’épanouissement de chacun à travers ses désirs. Simone Debout montre que l’architecte, dans la construction de la ville utopique, devra ménager ces possibilités de rencontres par des passages, des places, des balustres, des fenêtres [7].

Cependant le désir ne se limite pas chez Fourier à sa concrétisation matérielle et charnelle. L’appétit érotique trouvera en harmonie toutes sortes de satisfactions variées et nuancées mais le désir ne s’arrêtera pas avec elles, il se poursuivra dans la passion affective et spirituelle. « L’amour sensuel, en effet, n’aurait pas un tel rayonnement s’il n’excédait toujours son but, s’il n’était l’expression hâtive et simple d’une aspiration plus ample et composée. Le désir amoureux est comme une présence extrême au possible » [8].

En civilisation les sentiments purs ne peuvent se produire, et lorsqu’il sont valorisés c’est pure hypocrisie. Les hommes « civilisés » sont bien trop préoccupés par leurs frustrations sexuelles, « l’élan originel occupé et tourmenté de ce qui ne saurait le satisfaire ne peut être dégagé du sensible » [9].

En harmonie, l’amour spirituel ou « céladonie » supposera donc la pleine satisfaction des désir sexuels. Selon Simone Debout cet amour a une place essentielle, « pivotale » dans ce qui relie l’homme à l’ensemble du corps social. Dans son intéressante analyse de la scène de rédemption de Fakma (qui se trouve au milieu du texte du Nouveau monde amoureux), elle montre comment le désir d’inceste entre le fils et la mère parvient à se transformer en passion sublimée. Le fils renonce à la possession charnelle de la mère pour mieux tendre le désir et lui permettre son plein essor. Dans sa maturité affective il cesse de rechercher la première fusion archaïque, il accepte la séparation de son individualité mais c’est pour mieux la diriger vers ce qui la dépasse, vers la multiplicité de ses désirs intenses et variés. C’est alors que l’amour atteint une dimension mystique, religieuse et sociale. Par ce sentiment l’individu est transporté vers une réalité qui le transcende et le met en rapport avec l’ensemble de l’humanité. L’amour est une passion « pivotale » engendrant « l’unitéisme » car il relie les individus. Par lui quelque chose se produit entre eux. Le corps social n’est plus réductible à une somme d’individus juxtaposés. « Les sujets sont ainsi décentrés. Leur propriétés rayonnent de foyers multiples. Ils ne peuvent être définis comme des absolus séparés. Mais comme les moments d’un ensemble vivant, ils se découvrent à eux-mêmes dans leurs rencontres ou leur antagonismes, et, de même que les signes du langage, ils sont presque insignifiants dans la solitude » [10]. L’amour met en rapport chaque individu avec l’ensemble de la société et du même coup le transforme. Il y a là, au sein de l’humanité, une puissance de générosité que l’utopie doit permettre d’affirmer.

Dans son analyse Simone Debout montre que la passion n’est pas seulement l’objet de la réflexion mais que la réflexion elle même devient passionnée. Le mouvement de la pensée utopique est un mouvement désirant. En cela elle se distingue d’une pensée purement rationnelle et détachée de son objet. C’est parce que la passion fut d’abord vécue intensément par Fourier qu’elle devint par la suite le centre de sa réflexion [11]. La pensée chez lui se déploie à partir d’une expérience bouleversante. Elle naît de la découverte du désir. Celui-ci s’enrichit et se développe encore en devenant conscient, en passant de la vie de la chair à celle de l’esprit. Quels sont dès lors le statut et le rôle des calculs et des analyses de Fourier ? Il n’est pas question chez lui comme, par exemple, dans le projet utopique de La République de Platon, de plier le réel à un modèle d’organisation rationnel idéal. Il ne s’agit pas non plus (et sur ce point Simone Debout s’oppose aux analyses de Roland Barthes) d’un pur jeu sur les signifiants coupés de toute prétention référentielle. C’est en s’inscrivant dans le mouvement même de l’expérience du désir que la pensée utopique se déploie. Ainsi Fourier cherche-t-il à analyser une réalité qui n’est pas statique mais mouvante. Son système, ses calculs peuvent toujours être remis en cause dès que surgissent la découverte et l’expérience
d’une nouvelle passion. L’utopie ne se situe pas au-delà mais s’inscrit dans la réalité passionnée pour mieux en rendre compte.


Laurence Bouchet

Laurence Bouchet

Professeur de philosophie, elle a en particulier travaillé sur André Breton. Elle a écrit plusieurs articles dans les Cahiers Charles Fourier. Elle vit et travaille à la campagne (au bord du lac de Saint-Point).


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Notes

[1Dans sa préface au Nouveau monde amoureux elle explique comment ce texte a été censuré par les disciples de Fourier et montre de quelle manière elle a procédé pour travailler sur les manuscrits (édition Slatkine, p. 19 sq.).

[2« La transformation sociale ne dépend pas de la seule réorganisation industrielle, mais de la métamorphose de tous les rapports entre les hommes et des hommes aux choses » (L’Utopie de Charles Fourier, p. 75).

[3Ibid., p. 35.

[4Dans Les Larmes d’Eros Georges Bataille distingue la sexualité purement animale guidée par le but utilitaire de la reproduction de l’espèce et l’érotisme dont la fin est l’intensité du plaisir.

[5Simone Debout critique (p. 86) ce mythe exposé par Aristophane dans Le Banquet de Platon et selon lequel le couple forme les deux moitiés séparées d’un être unique à l’origine.

[6L’Utopie de Charles Fourier, p. 86.

[7Ibid., chapitre VII : la ville de transition.

[8Ibid., p. 78.

[9Ibid., p. 117.

[10Ibid., pp. 37-38

[11Simone Debout relate l’amour « céladonique » de Fourier pour sa nièce Clarisse (Ibid., pp. 93-95).



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