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Les anarchistes naturiens selon François Jarrige

Chantal Guillaume  |  2017 / n° 28 |  avril 2018



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Lieux : Bascon, Aisne - Vaux, Aisne

Notions : Agriculture - Anarchisme - Communauté - Ecologie - Environnement - Expérimentations - Nature

Personnes : Gravelle, Emile - Jarrige, François - Zisly, Henri

Pour citer ce document

GUILLAUME Chantal , « Les anarchistes naturiens selon François Jarrige  », Cahiers Charles Fourier , 2017 / n° 28 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2001 (consulté le 23 juin 2018).

Texte intégral

L’intérêt de l’ouvrage de François Jarrige, Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle, réside d’une part dans le rapprochement que l’on peut faire avec la critique par Fourier de la civilisation industrielle ou de l’industrialisme et d’autre part dans le lien que l’on peut établir entre cette pensée visionnaire, écologiste avant l’heure, prônant un idéal de vie simple en harmonie avec la nature et le questionnement contemporain sur la philosophie de la nature. Si cet ouvrage trouve sa place dans la rubrique « Expérimentations », c’est aussi parce que ce mouvement naturien passe de la théorie à la pratique, en donnant lieu à des expériences de vie communautaire, « les milieux libres », tentatives libertaires d’application concrète de principes de vie nouveaux. Il s’agit de faire sécession en testant des modes de vie alternatifs selon les principes d’une pensée de la nature en rupture.

L’historien commence par situer ce mouvement de retour à la nature dans la mouvance multiforme des anarchistes des années 1880-1890. L’anarchisme lui-même appartient à la galaxie socialiste, en voie de recomposition après l’arrivée au pouvoir des républicains, elle-même éclatée en différents courants. F. Jarrige ne cache pas que le mouvement anarchiste est très minoritaire, recrutant dans les métiers urbains, chez les artisans qualifiés (les cordonniers par exemple) mais aussi les ouvriers de l’industrie. Cette pensée sur les méfaits de l’industrialisation émane effectivement des métiers menacés de disparition à cause de la civilisation industrielle. Cette sensibilité touche le monde de l’échoppe, des travailleurs qualifiés déstabilisés par l’industrialisation. Les naturiens en insistant sur un certain retour à la nature sont très marginalisés, voire méprisés par les anarchistes eux-mêmes, relégués aux figures d’excentriques. De fait la pensée anarchiste n’est pas homogène et univoque, abritant des positions opposées sur les bienfaits ou les méfaits du progrès technoscientifique. L’auteur relie aussi, comme Martin Buber, ce mouvement au désenchantement à l’égard des révolutions qui n’ont pas transformé les modes de vie ou les rapports de domination, et à l’égard des promesses trompeuses de la révolution technoscientifique. Le mouvement naît en 1894 avec Émile Gravelle qui publie le périodique L’État naturel et suscite des rencontres et débats. C’est ce que F. Jarrige nomme la phase millénariste ; le mouvement se poursuit avec cette autre figure importante, Henri Zisly, qui en incarne la deuxième phase, celle de la parole utopiste. C’est lui qui passe de la théorie à l’expérimentation de la vie naturelle même si Gravelle lui-même rêve sur le modèle des expériences fouriéristes et icariennes de fonder un phalanstère dans lequel les sociétaires vivraient à « l’état naturel ». Ces théories ne cherchent pas une traduction politique mais demandent à être testées, essayées dans des expérimentations sociales.

Ce que les naturiens font émerger c’est une critique de l’idéologie du progrès peu audible, peu recevable à leur époque. Ils refusent de le penser comme infini et dépourvu d’effets destructeurs et négatifs. Comme le dit l’auteur, ils ouvrent une brèche dans le continuum historique qui fonde le progressisme du XIXe au début du XXe siècle. Ils dénoncent la déforestation, les nombreuses et nouvelles pollutions chimiques, l’épuisement des ressources… Henri Beylie et Henri Zisly sont les précurseurs de l’agroécologie en démontrant que les modes de culture de la civilisation épuisent la terre, le dévastent par la chimie, la mettent inutilement à nu par le travail de la charrue. Ils sont visionnaires avec cette pensée forte que l’homme ne peut pas s’affranchir de la nature, que l’action humaine ne peut pas abolir toute contrainte à l’égard de la nature. Si cette pensée propose une nouvelle politique de la nature, on peut élargir jusqu’à une nouvelle politique de la civilisation, en opposition avec la civilisation industrielle qui est la négation des rapports harmonieux avec la nature. Il est fécond de rapprocher ce mouvement de réflexion de la pensée de Fourier qui éclairait d’un jour nouveau l’idée d’harmonie avec la nature et l’harmonie des hommes entre eux. Si les naturiens ont été perçus comme naïfs et idéalistes dans leur défense d’un certain primitivisme, c’est parce qu’ils pratiquent un « écart absolu » par rapport à la doxa progressiste de leur époque. Ils ne craignent pas même le « sauvagisme » en faisant de l’homme primitif et de l’indien sauvage des figures positives, comme si pour prendre des chemins inédits et pour le moins impraticables, il fallait radicaliser la pensée, l’orienter vers des possibles non envisagés.

En fustigeant la trop grande artificialisation des modes de vie, de consommation, ils donnent l’alerte sur la dégradation de la qualité des aliments, sur les atteintes possibles à la santé. Ils inaugurent une réflexion sur une autre « hygiène de vie », sur de nouvelles pratiques alimentaires (végétarisme, végétalisme) avec les excès et les passions que ces thématiques génèrent déjà. Ces débats sont récurrents, opposant des choix de vie, des postures philosophiques, des normes alimentaires antinomiques. D’ailleurs, F. Jarrige montre que la radicalité des positions des naturiens se dilue dans les mouvements hygiénistes de l’époque, avec le risque de faire perdre à cette pensée sa charge politique critique. Pour autant, les naturiens ne prônent pas un retour à la nature mais un autre rapport à la nature, conscients que l’on peut le refonder en conservant les connaissances acquises. Ils valorisent le progrès intellectuel, celui de la connaissance, tout en se défiant de la fascination béate pour le seul progrès technique. De même aujourd’hui de nouvelles pratiques agricoles reposent sur une nouvelle approche, sur des démarches de connaissance originales.

Cette politique de la nature fait émerger un autre imaginaire social, qui repose sur ce que l’on nomme le choix de la simplicité. Les décroissants la nomment l’abondance frugale. Les naturiens sont les premiers à se défaire des illusions de la civilisation du trop et des mirages des innovation technoscientifiques. En élaborant maladroitement cette critique de l’industrialisme (ce ne sont pas des intellectuels !), ils interrogent le rêve émancipateur de la civilisation comme Fourier l’avait fait avant eux. Ils montrent que la civilisation industrielle aggrave les inégalités, rend forts ceux qui le sont et encore plus vulnérables les autres. Les naturiens font coïncider de manière peut-être simpliste l’égalité avec l’état naturel et l’aggravation des inégalités avec l’artificialisation. Fourier lui-même se demandait si le sauvage n’avait pas plus de prise sur sa vie que l’homme de la civilisation dont les philosophes vantent tant le libre arbitre. Les naturiens opposent la liberté individuelle et l’autonomie à l’industrialisation. Ces intuitions inquiètent nos certitudes, les évidences en posant de nouveaux cadres de pensée. À rebours de la pensée dominante, ils interrogent la promesse d’émancipation de la société industrielle comme l’avait fait Fourier pour repérer les nouvelles formes d’oppression, d’aliénation que celle-ci produit. Ils sont les premiers à mettre en doute les excès de la civilisation qui détournent des besoins fondamentaux, instaurent la tyrannie des besoins matériels aux dépens des besoins de l’âme, l’insatisfaction paradoxale (le trop qui produit la frustration). Cette pensée de la défiance est stimulante, suscite le débat, la polémique mais du moins elle autorise le glissementvers d’autres horizons de pensée.

Dans les années 1890-1900, de nombreux anarchistes se tournent vers les expériences communautaires qui avaient fleuri au XIXe et créent les « milieux libres », expériences de vie commune et de coopératives. Ils sont confrontés à ces questions du rapport à la nature et la pensée naturiste les inspire, les influence. En 1895, un projet de colonie naturienne voit le jour dans le Cantal. En 1902, H. Zisly et E. Armand fondent la colonie de Vaux dans l’Aisne pour tester de nouveaux modes de vie. La société, « le milieu libre de Vaux », est dissoute en 1907. Cette communauté se situe sur deux territoires, Vaux et Bascon, situés à huit cents mètres l’un de l’autre. L’autoritaire Georges Butaud relance une colonie naturiste et végétalienne sur Bascon ; elle ne dure que 6 mois. Mais elle renaît de ses cendres pour devenir un phalanstère naturiste après 1918. Elle se transforme ensuite en colonie végétarienne de vacances. Butaud fonde plusieurs foyers végétaliens, à Paris, Nice. Sa compagne Sophie Zaïkowska joue un rôle intellectuel dans ces différents parcours communautaires. Il est intéressant de citer cette femme car souvent les femmes sont très mal associées à ces essais de vie communautaire et contribuent peu à leur réussite. C’est elle qui évoque dans ces communautés l’« amour plural ». Cette communauté de Vaux et de Bascon, malgré son échec, est un laboratoire pour réfléchir sur les erreurs à ne pas faire. Cette expérience a fait l’objet de nombreux articles dans la presse anarchiste comme dans la presse locale et nationale. L’ouvrage de Tony Legendre, Expériences de vie communautaire anarchiste en France : le milieu libre de Vaux et la colonie naturiste et végétalienne de Bascon, rend bien compte de tout cela. Entre récits et témoignages, articles de la presse anarchiste, une réflexion sur les raisons des échecs de ces expériences s’élabore. On y retrouve des débats récurrents sur les choix alimentaires (manger ou pas de la viande), sur la philosophie de la simplicité de Han Ryner. On y apprend que le libertaire peut se montrer autoritaire, que la transformation morale est requise pour associer des individus d’horizons si divers. Il est instructif et drôle de lire cette remarque (citée par F. Jarrige) de Zisly à propos de la communauté de Vaux : « Les actifs, les raisonnables labourent la terre pendant que les naturiens et les végétariens roupillent jusqu’à midi ou s’en vont sous les arbres lire Stirner ». L’auteur note les impasses et les contradictions de cet idéal de retour à la nature. Les radicalités du mouvement, les luttes intestines entre praticiens et intellectuels donnent à réfléchir mais constituent une étape de plus sur le chemin de l’utopie expérimentale. Toujours, une idée est défendue : les tentatives peuvent naître et mourir et renaître bien sûr car elles n’ont pas vocation à durer indéfiniment, elles doivent être adaptées, elles peuvent se métamorphoser…

François Jarrige, Gravelle, Zisly et les anarchistes naturiens contre la civilisation industrielle. Choix de textes de naturiens, Neuvy-en-Champagne, Éditions le Passager Clandestin, 2016 (Collection « Les précurseurs de la décroissance ») – Tony Legendre, Expériences de vie communautaire anarchiste en France. Le milieu libre de Vaux (Aisne) et la colonie naturiste et végétalienne de Bascon (Aisne) 1911-1951, Saint-Georges d’Oléron, Les éditions libertaires, 2006.


Chantal Guillaume

Chantal Guillaume

Professeur de philosophie. Elle a publié plusieurs articles dans les Cahiers Charles Fourier et dans Luvah. Elle vit et écrit des textes de fiction à la campagne (au bord de la Loue).


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