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Bernard Desmars  |  mise en ligne : juin 2018

Spiess (ou Spies), Laurent


Né le 31 octobre 1803 à Flaxlanden (Haut-Rhin), décédé le 30 octobre 1875 à Marseille (Bouches-du-Rhône). Maître de pension à Marseille. Membre du groupe phalanstérien de Marseille. Actionnaire de l’Union agricole d’Afrique.


Laurent Spiess est le fils d’un cordonnier d’une commune rurale du Haut-Rhin, Flaxlanden, située à quelques kilomètres de Mulhouse. Tout en restant pendant la plus grande partie de sa jeunesse au domicile de ses parents, il reçoit des enseignements de rhétorique, de philosophie, de mathématique et de physique [1].

Laurent Spiess (Archives nationales, fonds Fourier et Considerant)

Il rejoint le mouvement fouriériste en 1832 alors qu’il vit à Strasbourg [2]. Il prête le Traité de l’Association domestique-agricole de Fourier à Hippolyte Renaud, en garnison à Strasbourg [3] ; à la suite de cette lecture, Renaud se convertit alors au fouriérisme et publie en 1842 Solidarité, un ouvrage de vulgarisation de la théorie sociétaire qui a beaucoup de succès.

Laurent Spiess, dont le frère cadet Cyprien est également fouriériste, participe aux activités du groupe phalanstérien de Strasbourg. Sur une liste des fouriéristes de cette ville, il est qualifié de « mathématicien » [4]. Il s’abonne à La Phalange par l’entremise d’Henri Guillaume Carnari, le correspondant local de l’École sociétaire [5]. À la fin des années 1830, il quitte l’Alsace et s’établit à Marseille [6]. Il s’associe avec un partenaire « pour l’exploitation d’un pensionnat qui promettait quelque chance de succès » ; mais son associé, qui s’occupe de la gestion, « a fait des sottises […], des dettes, après quoi il a pris la fuite » ; et Laurent Spiess est condamné à payer la moitié des dettes de l’établissement. Grâce au soutien de « quelques-uns des parents les plus notables de la ville », il parvient à créer une nouvelle institution, rue du Paradis, où il est assisté de son frère Cyprien. Ce pensionnat connaît rapidement un grand succès. « Je n’ai affaire qu’aux meilleurs familles et j’ai le bonheur d’en avoir gagné l’estime et la considération », écrit-il à Victor Considerant [7]. Parmi ses élèves, figure Émile Ollivier (1825-1913), futur préfet, député et ministre. L’institution Spiess fait partie des établissements « les plus florissants » de Marseille au milieu du siècle [8].

Fouriériste à Marseille

À Marseille, Laurent Spiess s’efforce de diffuser la théorie sociétaire ; il veut « remplir les devoirs que le titre de prosélyte du phalanstère impose », même s’il est d’abord très occupé par ses activités professionnelles.

Ce qui ne veut pas dire qu’on ne trouve de temps en temps le moyen de faire connaître Fourier et ses représentants qui se vouent avec tant de talent et de dévouement à la propagation de la doctrine du Bonheur et de la Science [9].

À Marseille, Laurent Spiess reste abonné à La Phalange [10]. Il commande des ouvrages au Centre parisien, comme les Calculs agronomiques et considérations sociales de Nicolas Lemoyne, la Notice biographique sur Charles Fourier, de Charles Pellarin, ou encore Destinée sociale de Victor Considerant, ouvrage demandé en deux exemplaires, l’un pour lui, « l’autre pour être expédié à Odessa à un ardent phalanstérien » qu’il a « instruit ici », à Marseille [11].

Il est aussi l’un des actionnaires de l’Union agricole d’Afrique, une société créée par des fouriéristes lyonnais vers 1845-1846 afin d’exploiter un domaine en Algérie (à Saint-Denis-du-Sig, près d’Oran) et d’y pratiquer l’association du capital et du travail. Il figure sur la première liste d’actionnaires, publiée en 1847 ; il souscrit au capital pour 2 500 francs qu’il verse en totalité. Il est aussi le correspondant marseillais de l’Union agricole, chargé de faire connaître la société, de rechercher de nouveaux actionnaires et de les informer sur l’évolution du domaine de Saint-Denis-du-Sig [12].

Sous le Second Empire, sa pension reste toujours aussi réputée. Mais à partir du début des années 1860, il connaît de graves problèmes de santé ; il perd bientôt la vue, mais assure encore des répétitions pour ses élèves. « Il n’en continu[e] pas moins de prendre un vif intérêt à la cause phalanstérienne » et de s’entretenir régulièrement avec Jean-Baptiste Guizou, le principal animateur du groupe phalanstérien de Marseille [13]. Il apporte son soutien financier à la Maison rurale d’expérimentation sociétaire, un établissement éducatif fondé par Adolphe Jouanne à Ry, près de Rouen. Il envoie 12 francs au début de l’année 1871, puis la même somme au printemps 1872 [14].

En avril 1875, la maladie et ses infirmités l’empêchent de participer au banquet organisé à Marseille pour fêter l’anniversaire de la naissance de Fourier [15]. Ses condisciples marseillais, mais aussi beaucoup d’anciens élèves, assistent à ses obsèques ; Jean-Baptiste Guizou y prononce un discours faisant l’éloge de l’homme, mais très discret sur son engagement phalanstérien [16].


Bernard Desmars

Dernière mise à jour de cette fiche : mai 2018

Notes

[1Certificat daté de Flaxlanden, 13 avril 1839, dans lequel le père de Laurent Spiess certifie que celui-ci « a été élevé dans [sa] maison et sous [ses] yeux » et qu’« il a fait sous la direction de MM. [nom illisible] et Hauser depuis l’année 1821 à 1823 les cours de rhétorique, philosophie, mathématiques et phisique [sic] élémentaires analogues à ceux qui ont lieu dans les collèges royaux et autres établissements où l’enseignement est complet » ; le maire de Flaxladen ajoute quelques mots, attestant que Laurent Spiess a bien été élevé chez son père et qu’il a bien reçu l’instruction indiquée dans le certificat paternel (mes remerciements à M. Lerault qui m’a transmis une copie de ce document).

[2Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 30 (681 Mi 49, vue 42), tableau des membres composant le groupe phalanstérien strasbourgeois, avec la date d’adhésion.

[3Charles Pellarin, « Hippolyte Renaud », préface à Hippolyte Renaud, Solidarité. Vue synthétique de la doctrine de Charles Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1877 (6e édition), p. II ; 104e anniversaire natal de Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1876, p. 14.

[4Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 30 (681 Mi 49, vue 42), tableau des membres composant le groupe phalanstérien strasbourgeois.

[5Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 37 (681 Mi 59, vues 12-16 et 22), lettres d’Henri Guillaume Carnari, 29 juillet et 7 août 1836.

[6En 1839, selon plusieurs sources dont le 104e anniversaire natal de Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1876, p. 14 ; mais un Spiess domicilié à Marseille figure sur une liste d’abonnés à La Phalange en 1837 (Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 31 (681 Mi 51, vue 19). Voir Jean-Claude Sonowski, « Liste des « abonnés [à /La Phalange/] qui ont droit aux gravures de Chartres », (1837 ?) », /charlesfourier.fr/, rubrique
« Réalisations et propagation », avril 2014, en ligne :
http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1307 (consulté le 24 mai
2018).

[7Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 41 (681 Mi 72, vues 521-523), lettre de Laurent Spiess, 16 juin 1839.

[8Jacques Delmas, Histoire du lycée de Marseille : livre d’or, Marseille, Impr. marseillaise, 1898, p.37-38, sur les institutions secondaires libres.

[9Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 41 (681 Mi 72, vues 521-523), lettre de Laurent Spiess, 16 juin 1839.

[10École normale supérieure, fonds Considerant, Carton 3, dossier 2, chemise 1, cahiers d’abonnement de 1841 et 1842.

[11Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 41 (681 Mi 72, vues 521-523), lettre de Laurent Spiess, 16 juin 1839.

[12Archives nationales d’outre-mer, département d’Oran, 3 M 468, liste des actionnaires, août 1847 ; Union agricole d’Afrique, Rapport sur l’état actuel de la colonie et sur son avenir, 1847, liste des délégués et des correspondants de la société ; Bulletin de l’Union agricole du Sig, 1852, liste des actionnaires, avec le montant des souscriptions.

[13104e anniversaire natal de Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1876, p. 14.

[14École sociétaire – Maison rurale d’enfants à Ry, janvier-février 1871 et mai-juin 1872.

[15Bulletin du mouvement social, 1er mai 1875, compte rendu du banquet de Marseille.

[16Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 72, vues 707-709), texte du discours prononcé par Jean-Baptiste Guizou sur la tombe de Laurent Spiess (1875). Guizou accompagne la transcription de son discours, d’une note à l’intention de ses condisciples parisiens ; il explique que l’assemblée comprenant beaucoup de non-fouriéristes, il a « pensé ne pas devoir mettre en évidence notre cause ».


Ressources

Sources :
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 30 (681 Mi 49, vue 42), tableau des membres composant le groupe phalanstérien strasbourgeois.
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant,10 AS 31(1) (681 Mi 51, vue 19), liste des abonnés à La Phalange, ayant droit "aux gravures de Chartres" .
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 37 (681 Mi 59, vues 12-16 et 22), lettres d’Henri Guillaume Carnari, 29 juillet et 7 août 1836.
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 707-709), discours de Jean-Baptiste Guizou lors des obsèques de Laurent Spiess.
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 41 (681 Mi 72, vues 521-523), lettre de Laurent Spiess, 16 juin 1839.
Archives nationales d’outre-mer, département d’Oran, 3 M 468, liste des actionnaires, août 1847.
École normale supérieure, fonds Considerant, Carton 3, dossier 2, chemise 1, cahiers d’abonnement de 1841 et 1842.
Union agricole d’Afrique, Rapport sur l’état actuel de la colonie et sur son avenir, 1847, liste des délégués et des correspondants de la société.
Bulletin de l’Union agricole du Sig, 1852, liste des actionnaires.
École sociétaire – Maison rurale d’enfants à Ry, janvier-février 1871 et mai-juin 1872.
Bulletin du mouvement social, 1er mai 1875, compte rendu du banquet de Marseille.
104e anniversaire natal de Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1876, 24 p.
Charles Pellarin, « Hippolyte Renaud », préface à Hippolyte Renaud, Solidarité. Vue synthétique de la doctrine de Charles Fourier, Paris, Librairie des sciences sociales, 1877 (6e édition), p. I-VII.
Nouvel indicateur marseillais – Guide du commerce, 1842-1851 (en ligne sur Gallica]).
Indicateur marseillais – Guide de commerce – Annuaire des Bouches-du-Rhône, 1852-1875 (en ligne sur Gallica]).
Remerciements à M. Lerault, descendant de la famille Spiess, pour les informations et les documents qu’il m’a transmis.

Bibliographie :
Jacques Delmas, Histoire du lycée de Marseille : livre d’or, Marseille, Impr. marseillaise, 1898, 160 p.

Iconographie :
Portrait de Laurent Spiess, Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 35 (681 Mi 56, vue 142).

Sitographie :
Jean-Claude Sonowski, « Liste des « abonnés [à /La Phalange/] qui ont droit aux
gravures de Chartres », (1837 ?) », /charlesfourier.fr/, rubrique
« Réalisations et propagation », avril 2014, en ligne :
http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1307 (consulté le 24 mai
2018).


Index

Lieux : Strasbourg, Bas-Rhin

Notions : Education - Famille - Groupe local - Propagande - Union agricole d’Afrique

Pour citer cette notice

DESMARS Bernard, « Spiess (ou Spies), Laurent », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en juin 2018 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2029 (consultée le 21 octobre 2018).

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