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Deux lettres inédites de Charles Fourier

Charles Fourier  |  2018 / n° 29 - Compléments - Inédits sur site |  octobre 2018



Pour citer ce document

FOURIER Charles , « Deux lettres inédites de Charles Fourier  », Cahiers Charles Fourier , 2018 / n° 29 - Compléments - Inédits sur site , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2086 (consulté le 22 octobre 2018).

Texte intégral

11 janvier 1820 (archives André Breton)

16 août 1830 (archives Jean Gaulmier)

Belley 11 Janvier 1820 [1]


A Monsieur Paschoud. Editeur de la Bibliothèque universelle

Monsieur.

Votre journal étant spécialement affecté aux nouveautés scientifiques, je crois pouvoir solliciter de vous l’insertion de l’article cy joint, il en exigerai un plus étendu.
Comme vous êtes en relation avec les astronomes anglais dont vous donnez parfois des notices, je pense que celui-ci leur parviendra par voie de votre livre et devra piquer leur curiosité.
La découverte à laquelle tient cette annonce n’est pas encore publiée & n’a aucun rapport avec ces systèmes de spéculation mercantile qui pullulent à Paris & qui menacent de renverser les théories démontrées. La mienne, sans rien diminuer de la gloire des newtoniens, ajoutera aux connaissances acquises celles qui restaient à acquérir et intégralisera la science.
Si vous pouvez admettre ledit article au numéro prochain, je vous serais obligé de m’en donner avis parce que votre Journal ne parvenant pas à Belley, je ne le lis que lorsque je vais à Lyon & il sera à propos que je sache si je dois préparer la notice proposée.
Agréez Monsieur l’assurance de ma parfaite considération.

Ch. Fourier (signature)


Indication de cinq planètes inconnues

Belley le 11 Janvier 1820

Notre siècle croit avoir épuisé toutes les carrières scientifiques, c’est une erreur : il reste encore beaucoup de sciences vierges dont on n’a ni effleuré ni même proposé l’étude. Jugeons en par l’insuffisance d’une théorie dont s’honore à juste titre l’âge moderne, celle du mouvement sidéral dont nos géomètres nous ont dévoilé certaines loix, mais non pas toutes les loix, tout l’ensemble de leur système & pour preuve de cette lacune, ils seront bien embarrassés si on leur propose sur la mécanique sidérale quelques problèmes de causes, comme les septs suivants.

1° Quelles sont les règles de conjugaison ou accolade sidérale ? Pourquoi certains astres nommés satellites ou lunes se conjuguent-ils sur une pivotale ou lunigère, pourquoi d’autres comme Vénus Mars Junon Vesta, etc. sont-ils en orbite simple ou gravitation isolée ?
2° Pourquoi Herschel 16 fois plus petit que Jupiter a-t-il 8 satellites & Jupiter 4 seulement ? Ne serait-ce pas au gigantesque Jupiter à porter le grand nombre de lunes ? Cette répartition est étrangement contraire au théorème d’attraction en raison directe des masses.
3° Pourquoi en vertu de ce théorème, l’énorme Jupiter n’attire-t-il pas & ne se conjugue-t-il pas les 4 petits astres Junon Cérès Pallas & Vesta, tous quatre stationnés à son avant-ciel & dont l’adjonction n’élèverait son cortège qu’au nombre de celui d’Herschel, planète 16 fois plus petite ?
4° Pourquoi le cortège satellitique d’Herschel est-il distribué à contresens de celui des autres lunigères, ses lunes placées en plan vertical & gravitant en orbe inverse ?
5° Quelles sont les planètes ancillaires & les motifs de concession des anneaux ? Pourquoi Saturne en a-t-il obtenu de préférence à Jupiter, quoique Saturne reçoive de ses 7 lunes plus de lumière que Jupiter de ses 4 ? Herschel a-t-il des anneaux non aperçus, les anneaux sont-ils permanents ou temporaires, quel en est l’emploi ?
6° Pourquoi la terre a-t-elle une lune & Vénus point, quoique leur dimension soit la même à très peu de choses près & qu’il ne manque pas de petite planète à conjuguer ? Vesta selon sa proportion avec Phœbé, pourrait servir de lune à Mars même, qui n’est que le tiers de Vénus.
7° Quelles est la règle du système distributif des rangs planétaires & pourquoi Mercure est-il si rapproché du foyer, Herschel si éloigné ? Jupiter par sa dimension colossale n’était-il pas plus propre à supporter l’éloignement du soleil ? Quels sont les changements qu’a subi & que subira l’ordre établi dans le Tourbillon, à quelle époque ont-ils eu lieu & auront-ils lieu ?
8° Enfin quelles sont les planètes inconnues, quelle est leur dimension, où sont-elles stationnées ?

Sur toutes ces questions & sur mille autres qui tiennent à la théorie des causes, nos astronomes & physiciens resteront muets, ils se retrancheront sur les mystères impénétrables, sur l’épaisseur du voile d’airain.
Ces excuses ne sont point recevables. Avant Newton il existait un Voile d’airain sur la loix de l’équilibre matériel de l’univers, il est prouvé maintenant que ce voile n’était point impénétrable.
Allèguera-t-on sur les 7 questions cy-dessus quelqu’autre voile d’airain ? Je réponds qu’il n’est que de gaze & je m’engage à l’enlever si l’on veut dans un prochain numéro. Il y a longtemps qu’on aurait pénétré toutes les impénétrabilités si on avait suivi le précèpte de l’Evangile quaerite & invenietis (« Cherchez et vous trouverez. »).
Pour satisfaire au titre de cet article, je réponds à la 8e question. Les planètes inconnues sont au nombre de cinq. La 1ère que je nomme Protée se trouvera au voisinage de Saturne à l’avant-ciel. La 2e Sapho est placée au voisinage d’Herschel, en orbite libre comme Protée. Les 3 autres sont stationnées entre Saturne & Jupiter, gravitant comme Junon Cérès & Pallas en orbes rapprochées & engrenées. Elles sont pour la dimension assez semblables à certains petits astres. Quant à Protée et Sapho, le plus gros est moindre que Vénus, le plus petit excède le volume de Mars. Il n’y a plus de lunigères à découvrir. Je suis fâché que Mr Herschel ait découvert la sienne, je pourrais l’annoncer aujourd’hui.
On a cru la théorie du mouvement sidéral achevée & complète, depuis que les Newton, les Kepler, les Copernic, en dévoilant les loix matérielles, ont résolu moitié du problème : il restait à expliquer l’autre moitié. L’équilibre sidéral n’est pas un système simple, il se compose de 2 ressorts, l’impulsion matérielle & l’impulsion aromale. Tant qu’on ne possède pas les 2 théories, il est impossible de résoudre aucun problème relatif aux causes. Il nous restait donc à déterminer les loix du mouvement aromal qui nous dévoileront des mystères bien autrement importants que ceux expliqués par la théorie du matériel.
On a jugé les astres selon leur dimension, l’on en a conclu que notre planète était de peu d’importance en mécanique sidérale, autant vaudrait-il opiner que le plus gros homme d’une assemblée doit être le plus savant ou le plus puissant. Loin que la grosseur soit mesure de la valeur réelle des astres, Mercure étoile fort petite est une des pièces les plus précieuses du Tourbillon & notre globule, malgré son exiguïté, est en mécanique sidérale un fonctionnaire aussi important que Jupiter. Les grosses planètes influent par la quantité des versements, les petites par la qualité des arômes versés, de là vient que le soleil a autant besoin des tributs de la Terre & Mercure que de ceux de Jupiter & Saturne.
Ces assertions peuvent sembler douteuses tant que les preuves ne sont pas fournies, je m’engage à les donner en abrégé dans une notice élémentaire sur la mécanique aromale des planètes qui satisfera la curiosité autant qu’il est possible. Dans un cadre bien restreint comme celui d’un article de journal auquel on pourra d’ailleurs ajouter les éclaircissements qui seraient jugés nécessaires.

C F

*

Le Socialiste Ch. Fourier. [2]

Paris, 16 août 1830

Monsieur,

Lorsque j’ai eu le plaisir de vous voir avec M. Gaucel, il y a une quinzaine, j’ai oublié de vous demander si vous connaissiez quelque journaliste assez particulièrement pour lui proposer l’annonce de mon Ouvrage que j’irai lui remettre avec notice et matériaux d’artistes, dès que vous me donnerez avis de son consentement à examiner.

On obtient quelquefois de les annoncer de faveur, et, pour preuve, je joins à cette lettre un exemplaire du Mercure, où vous pourrez voir en tête un article de 15 pages fait par moi, et qui a été agréé par Intervention officieuse d’un de mes amis lié avec le Directeur du Mercure. Ce directeur a ajouté un titre bizarre, en gros caractère, déguisant le mien en petit italique, parce que ces Messieurs sont intimidés par le Comité philologique ennemi des découvertes autres que celles de colifichets ; de là vient que le rédacteur, par un titre équivoque et railleur, s’est ménagé le moyen de dire au Comité qu’il avait annoncé cet ouvrage comme une billevesée romanesque. Les journaux n’oseraient pas soutenir franchement une théorie mise à l’index par le Comité.

Comme je n’ai que très peu de leur Mercure qu’on vend fort cher, et qu’il faudra que j’en envoie à ceux à qui je proposerai l’affaire, je vous serai obligé de vouloir bien, lorsque vous aurez parcouru celui-ci, le remettre chez votre portier sous la même bande, je l’y prendrai dans le cours de la semaine.

Nos amis, les St-Simonistes, ont fait placarder le 31 juillet, une petite adresse aux Parisiens, contenant, à peu près, autant d’erreurs que de lignes ; j’en ai relevé au crayon sept contresens et absurdités, et ce n’est peut-être pas tout, car la foule me poussait pendant que je notais, et je n’ai pas relu une seconde fois l’affiche dont je signale quelques bévues.

1° - La féodalité sera morte à jamais quand tous les privilèges de la naissance seront détruits sans exception.
C’est très faux car nous tendons à la féodalité mercantile, 4ème phase de civilisation (Nos 458 et 506) où nous serions déjà parvenus par l’impérétie des commerçants et économistes qui n’ont pas su inventer l’opération.

D’ailleurs il est des féodalités de plus d’une espèce, même dans le monde savant où existe un monopole de génie. Quant à la féodalité commerciale, Mirabeau disait fort bien : vous ne détruirez pas l’aristocratie de l’argent ; et ne voyons-nous pas aujourd’hui qu’elle s’accroît, que les fortunes des banquiers et manufacturiers sont colossales, qu’ils tendent à un envahissement de l’autorité et du fonds territorial, opération qui fut manquée et prise à contresens par M. Laffitte dans sa spéculation de société commanditaire de l’industrie et voulut créer le résultat avant les éléments du mécanisme. On dit que cette conception bizarre était de M. Sarréguy, homme de classe des arrangeurs et non des inventeurs.

2° - Vous étiez plus forts que les nobles et les oisifs qui vivent de vos sueurs, parce que vous travaillez, autres faussetés.
Le travail est une voie d’affaiblissement et d’asservissement dans les 4 sociétés.

2 - Sauvage
3 - Patriarcale
4 - Barbare
5 - Civilisée

Pour établir le triomphe des industriels, assurer les libertés du grand nombre, il faudrait passer à l’une des sociétés d’industrie attrayante.

1 - Éden ou l’opération ébauchée
6 - Garantisme, Coopération bâtarde
7 - Sociantisme, coopération simple
8 - Coopération, coopération composée.

Dans ces quatre sociétés (dont la première ne peut plus renaître) l’industrie étant attrayante, plus ou moins, la classe riche veut y prendre part activement ; elle fait garantir aux basses classes d’amples bénéfices de travail et de talent, parce que ses dividendes alloués au capital des riches augmentent en raison de l’intensité d’attraction industrielle ; dans ce cas, il convient aux riches que le peuple soit fort heureux en exercice de l’industrie attrayante, afin que le produit général et le dividende des capitaux croisse en raison de cette activité des travaux auxquels s’entremettent les riches mêmes.

3° - Montrez que vous ne voulez obéir qu’à celui qui vous aime, vous éclaire et vous aide.
Les sciences actuelles ne remplissent aucune de ces trois conditions ; elles étouffent les lumières qui conduiraient au progrès réel, aux sociétés 6, 7, 8 plus heureuses que la civilisation où, sur 32 millions de français, on en voit 22 millions réduits à six sous et demi par jour, soit 120 francs pour se nourrir, vêtir et loger ; loin d’aider le peuple à sortir de cet abîme de misère, on l’abuse en lui dépeignant la civilisation comme perfectibilité féodale et destin ultérieur des sociétés ; enfin, le monde savant n’aime point le peuple, car, loin de chercher remède à ses maux, il ne veut pas même qu’on les avoue. Tous ces économistes ont gourmandé Malthus lorsqu’il a signalé l’un des écueils où échoue l’industrie civilisée, savoir :

produit exigu, quart du possible
1 - exubérance de population
2 - industrie répugnante
3 - concurrence dépréciative
4 - Duplicité d’action, contrariété des deux intérêts collectifs et individuels.
…………Circulation…………
…………Circulation en mode mensonger et aspect éducatif

Il suffirait d’un seul de ces six fléaux pour confondre toutes nos théories d’économisme, de perfectibilitantisme et de progrès idéal ; qu’est-ce donc si les fléaux interviennent tous les six à la fois, ainsi qu’on le voit fréquemment dans le mécanisme civilisé, même dans sa quatrième phase qui est encore à naître, et qui serait établie, bien éclose, si MM. Laffitte et Sarreguy eussent compris l’opération qu’ils tentaient en 1826. Cette 4e phase ne serait pas heureuse, mais elle présenterait l’avantage de conduire au progrès réel, donner au mouvement une impulsion ascendante ; quant à la 3e phase où nous sommes, c’est une impasse, un cercle vicieux, un vrai cul de sac scientifique, où tous les efforts du progrès aboutissent comme ceux de l’écureuil à galoper pour rester à la même place, réduire toujours les deux tiers de la population à la famine, au dénuement sous tous les régimes politiques.

Je me borne à citer ces trois erreurs sur les 7 relevées de la courte affiche. Vous voyez si j’ai eu raison de dire des Saint-Simonistes qu’ils n’ont point de doctrine ; qu’ils se battent les flancs pour en trouver une. S’ils avaient adopté la mienne qu’on apprend en trois leçons, ils seraient possesseurs aujourd’hui d’un capital de cinq à six millions de souscriptions et ils organiseraient le monde industriel en réalité et non en perspective.

Si dans vos relations vous découvrez quelque journal qui incline à traiter un sujet neuf et adapté aux convenances du moment, je vous invite à lui parler de cette affaire, après quoi j’irai le voir et lui porter l’ouvrage. Avec la liberté qui va régner, on peut produire cette doctrine bien plus facilement que pour le règne de la congrégation dont l’influence et les murmures m’ont prodigieusement gêné dans la rédaction de mon traité. Le travail de journaliste me serait bien facile parce que ma théorie me fournit un moyen de donner une teinte neuve au sujet le plus rebattu et d’élever chaque jour des controverses piquantes, réfuter plaisamment les fausses lumières dont personne ne voit les côtés faibles, et dont je puis seul signaler les vices d’ensemble et de détail.

J’ai l’honneur d’être, avec une considération distinguée, votre très humble serviteur.

Ch. FOURIER
45 bis, rue Richelieu

Charles Fourier

Charles Fourier

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Notes

[1La photocopie de cette lettre-document de Charles Fourier figurait dans les archives d’André Breton. Orthographe et ponctuation ont été, pour une part, adaptés.

[2Ce texte, dactylographié avec des annotations manuscrites et où figure en tête le mot « copie », se trouve dans les archives de Jean Gaulmier, dans les papiers consacrées à André Breton et Charles Fourier. Il est possible que l’original figure dans sa importante collection d’autographes, là même où étaient conservées les lettres reçues d’André Breton que nous avons retrouvées.



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