Biographies
remonter 

mise en ligne : septembre 2008

Rhodakanaty, Plotino






Port de Veracruz. Mexique. Février 1861. Un personnage, qui se dit grec et déclare s’appeler Plotino C. Rhodakanaty (il est possible que son nom soit en fait Rhodokanakis), débarque à Veracruz. Il a 33 ans. Répondant à l’appel du Président Ignacio Comonfort, qui a invité des étrangers à implanter des colonies agricoles dans son pays, il est venu fonder un phalanstère au Mexique, sur le modèle de Fourier, dont il est un partisan convaincu.

Port de Veracruz. Mexique. 1886. Rhodakanaty, probablement sur l’ordre du Président Porfirio Díaz - qui vient de commencer son deuxième mandat à la tête de l’État mexicain, il s’y maintiendra jusqu’en 1911 - abandonne le Mexique. Il a 58 ans.

Entre ces deux dates, 25 ans d’activité politique intense. Tout ce qu’on connaît de Rhodakanaty, ce qui ne repose pas sur des spéculations mais sur des documents écrits et datés, date de ces 25 années qu’il a passées au Mexique. Sa vie avant son arrivée au Mexique n’est connue que de manière indirecte ; on ignore ce qu’il est devenu quand il en est parti et même la date de sa mort.

En ce qui concerne ses origines et sa vie avant 1861, les chercheurs qui se sont intéressés au personnage tirent leurs informations d’une biographie parue en 1873 dans un journal de l’État de Guerrero, La Paz. Selon celle-ci, Rhodakanaty est né le 14 octobre 1828 à Athènes dans une famille de l’oligarchie grecque. À la mort de son père, disparu pendant la guerre gréco-turque, il s’installe avec sa mère en Autriche. Il interrompt ses études de médecine pour participer aux révolutions libérales de Vienne, puis de Budapest. Après l’échec de ces mouvements, il reprend et termine ses études à Berlin. En 1850, il se rend à Paris pour connaître Proudhon. C’est probablement à cette occasion qu’il découvre aussi les théories de Fourier. Il s’installe à Paris en 1857, où il apprend que le président mexicain Comonfort ouvre les portes de son pays aux étrangers qui viendraient y fonder des colonies agricoles. Après une escale prolongée à Barcelone pour y apprendre l’espagnol, Rhodakanaty s’embarque pour le Mexique au début de l’année 1861.

Les principales étapes de la vie de Rhodakanaty au Mexique, tout au moins de sa vie publique, sont bien connues :

1861 : Professeur de philosophie dans une école préparatoire. Publie la « Cartilla socialista o sea catecismo elemental de la Escuela de Carlos Fourier ». Lance un journal « El Falansterio », dont ne paraissent que quelques numéros.
1863 : Organise un cercle d’études, l’École sociétaire, qui compte parmi ses membres Hermenegildo Villavicencio, Santiago Villanueva et Francisco Zalacosta.
1867 ou 1868 : S’installe à Chalco (20 km de Mexico) et fonde « La Escuela de la Razón y del Socialismo » (ou « Escuela moderna y libre »). Un de ses élèves, Julio Chávez López, prend la tête d’un mouvement de rébellion contre les propriétaires d’haciendas de la région et commence à repartir leurs terres entre les villages de la zone. Le mouvement se radicalisant et prenant de l’importance, le gouvernement charge l’armée mettre fin à l’insurrection. Julio Chávez López est fusillé en juillet 1969. Rhodakanaty, fait prisonnier à Huamantla, échappe de peu au peloton d’exécution.
1870 : Formation de « La Social », qui regroupe des sociétés mutualistes existantes.
1876 : Re-fondation de « La Social ». Rhodakanaty prononce un grand discours qui reprend en les amplifiant ses propositions de la « Cartilla Socialista ».
1877 : Premier prêtre de la Iglesia de Jesuscristo de los Santos de los Últimos Días (Mormons) au Mexique. En est exclus trois ans plus tard.

En 1886, Rhodakanaty se heurte à l’opposition des propriétaires d’haciendas - dont l’influence ne cesse de grandir auprès du Président Porfirio Díaz - qui l’empêchent de rouvrir son école à Chalco. « La Social », dont il a été un des piliers pendant longtemps, a adopté une ligne plus radicale sous l’influence de Zalacosta. Le socialisme utopique de Fourier est dépassé par les idées de la Commune de Paris et perd aussi du terrain face à un autre socialisme utopique, dit scientifique, celui de Karl Marx. Rhodakanaty quitte le Mexique. On perd sa trace. Des sources d’information mormones assurent qu’il est revenu plus tard au Mexique, sous un autre nom, pour y finir sa vie.

Rhodokanaty, le fouriériste

En arrivant au Mexique en 1861, Rhodakanaty découvre que la politique d’encouragement au développement des colonies agricoles a disparu en même temps que son promoteur, le Président Comonfort. En attendant le retour de circonstances plus favorables - qui ne se présenteront jamais - Rhodakanaty entame un travail de divulgation des œuvres de Fourier qu’il poursuivra inlassablement tout au long de son séjour au Mexique. Tous les écrits de Rhodakanaty font référence aux concepts fouriéristes d’harmonie, association, progrès et justice distributive.

Principaux écrits en matière sociale :
1876 : « Cartilla Socialista »
1876 : « Programa social »
1877 : « Garantismo humanitario »
1878 : « Lo que queremos » (« Ce que nous voulons »)
1878 : « Aberraciones económico-políticas »
1878 : « Cuadro de la humanidad y misión del socialismo en el mundo »

Au sein du petit groupe de socialistes utopistes qui sont venus en Amérique Latine tenter une expérience phalanstérienne ou communautaire, Rhodakanaty occupe une place particulière. Il est arrivé seul - sans colons européens comme Derrion ou Giovanni Rossi. Parfaitement intégré dans son pays d’adoption - ses élèves comme ses interlocuteurs sont Mexicains, il a introduit la question sociale au coeur du débat politique.

Rhodokanaty, le philosophe

Rhodakanaty crée une « École de philosophie transcendantale » où sont enseignées les idées de Spinoza et de plusieurs philosophes allemands (Schopenhauer, Hegel...). Il publie de nombreux articles critiquant le positivisme d’Auguste Comte. Il tente - sans succès - de créer une chaire de psychologie (qui aurait été la première au Mexique) à l’école préparatoire où il enseigne.
Principaux écrits en matière philosophique :
1880 : « Escuela de filosofía trancendental »
1881 : « Racionalismo y positivismo »
1883 : « Estudios de filosofía social »
1885 : « Médula panteística del sistema filosófico de Spinoza »

Rhodokanaty et la question religieuse

Rhodakanaty revendiquait la dimension spirituelle de l’être humain et plaidait pour la tolérance religieuse. Ses vives critiques de l’église catholique mexicaine ne s’adressent qu’à l’institution et à ses dérives. Lui-même a toujours défendu la religion orthodoxe, dans laquelle il est né et vers laquelle il revient après un rapprochement momentané avec le protestantisme, puis avec les Mormons. Il a laissé de nombreux essais traitant de la question religieuse.
Principaux écrits en matière théologique :
1872 : « La religión ortodoxa »
1872 : « Filosofía de la religión »
1877 : « Cúmulo de verdades » (« Accumulation de vérités »)
1878 : « De la divina revelación de la Biblia, base única de la fe y del deber »

Rhodakanaty et la question agraire

La rébellion de Julio López Chávez est plus qu’un épisode de la guerre que se livrent les haciendas et les villages indigènes pour les terres communales depuis les débuts de la colonisation espagnole. Son « Manifiesto a todos los oprimidos y pobres de México y del Universo », dans lequel transparaît la « patte » de Rhodakanaty, marque une rupture en fournissant une base idéologique aux revendications agraires de la paysannerie mexicaine. Les rébellions paysannes qui vont suivre, conscientes d’elles-mêmes, ouvriront la route à la Révolution de 1911.

Rhodakanaty et la question sociale

Les idées de Rhodakanaty en matière sociale, directement inspirées de celles de Fourier, s’expriment dans les programmes de « La Social », le premier de 1871 et celui, plus radical, de 1876. « La Social » est une « Association colonisatrice, philanthropique et humanitaire » qui regroupait au départ les artisans de la ville de Mexico. « La Social » apportera son appui à la création d’un syndicat de l’industrie textile, qui organisera en 1865 la première grève de l’histoire mexicaine. « La Social » est restée dans l’histoire pour avoir ouvert ses portes aux représentantes de sexe féminin.

Rhodakanaty est en effet l’un des premiers, de ce côté de l’Atlantique, à avoir plaidé pour un rééquilibrage en faveur des exclus de la société que sont les indigènes, les femmes et les classes défavorisées. Dans « La cuestión del divorcio » (1883), Rhodakanaty affirme que « défendre l’indissolubilité du mariage revient à soutenir indirectement et tacitement l’esclavage de la femme », car « l’essence du mariage est l’amour », « quand l’aimant mystérieux de l’amour fait défaut, tout est rompu, tout est terminé ». Rhodakanaty qui fustigeait les conduites de « lèse-animalité » est aussi un pionnier en matière de protection des animaux.

Ce personnage à multiples facettes a donné lieu, tout naturellement, à des interprétations différentes. José Carlos Valadés, qui a redécouvert Rhodakanaty en 1924, voyait en lui un « socialiste antiautoritaire ». Garcia Cantu (1950) le considère plutôt comme un « socialiste chrétien [...] confus et contradictoire » et pour John Mason Hart (1976), il est avant tout un « intellectuel et théoricien passif, fondateur du mouvement anarchiste mexicain ».

Les études plus récentes de Pierre-Luc Abramson (1999) et de Carlos Illades (2002 et 2008) aboutissent à un jugement plus nuancé. Pierre-Luc Abramson, qui souligne l’humanisme de Rhodakanaty, compare son projet de phalanstère au collège de Tlatelolco - destiné à l’élite indigène - fondé en 1536 par les Franciscains pour concrétiser leur conquête spirituelle du Mexique et le situe dans la droite ligne des utopistes qui voyait dans le continent américain la terre où se forgerait une nouvelle humanité. Pour Carlos Illades, qui lui a consacré plusieurs ouvrages, Rhodakanaty était un « prédicateur social et un penseur hétérodoxe et original », doublé d’un « médecin romantique ».

On peut aussi plus largement considérer Rhodakanaty comme un idéaliste qui défendait les idées avancées de son temps - en matière de médecine (homéopathie -on pense à Derrion -, phrénologie, psychologie...), en matière sociale (féminisme, justice distributive...) et politique (tolérance religieuse, pacifisme, socialisme...) ; un philosophe qui avait foi dans l’homme et dans le progrès ; un optimiste comme il en pouvait exister au XIXe siècle, mais aussi un réaliste - en atteste son adaptation aux réalités mexicaines. En d’autres termes, un personnage probablement extravagant, brouillon et exalté, mais généreux et très en avance sur son temps, qu’il serait intéressant de mieux connaître.

Or, nous ne savons pas grand’chose de lui. Il semble établi qu’il était grec, même si certains ont affirmé qu’il était mexicain. Les différentes hypothèses concernant l’origine de son nom et de sa famille n’ont été ni validées ni documentées. Il signait ses articles Plotino C. Rhodakanaty (des documents manuscrits ou imprimés portant sa signature sont conservés aux Archives Nationales à Mexico), mais il est probable qu’il ne s’agit pas de son véritable nom, ce qui expliquerait sa disparition après 1886 : il aurait repris son véritable nom.

On ne connaît pas avec certitude sa date de naissance, on ne sait pas quand il est mort, ni où. On ne sait rien de sa famille, de sa vie privée. Sa correspondance, qui a dû être abondante, avec ses amis, sa famille, ses élèves ou ses contemporains en général a disparu. Il serait pourtant bien intéressant de connaître son opinion sur le Mexique, qui traversait alors une époque charnière de son histoire, 50 ans après son indépendance et 10 ans après la perte de la moitié de son territoire au bénéfice des États-Unis : luttes agraires, intervention française et installation de Maximilien, premières manifestations ouvrières, arrivée au pouvoir de Porfirio Díaz, etc

Il est difficile à notre époque de parler d’un personnage aussi proche de nous - moins de 150 ans se sont écoulés depuis son arrivée au Mexique - sans pouvoir disposer d’une biographie fiable. Il est impossible que rien ne subsiste dans les archives grecques, allemandes, autrichiennes ou françaises concernant ce personnage qui n’a pas dû passer inaperçu. Ces renseignements permettraient à leur tour de mener d’autres recherches au Mexique sur ce personnage clé de l’histoire politique et sociale mexicaine qui est aussi l’un des principaux exposants de la doctrine fouriériste.

Si vous avez des idées, suggestions, pistes, soupçons, intuitions, pressentiments concernant ce personnage ou mieux encore des renseignements sur lui, merci de bien vouloir contacter ce site.

Bibliographie succincte concernant Rhodakanaty :

Valadés, José Carlos : La Cartilla socialista de Plotino C. Rhodakanaty. Noticías sobre el socialismo en México durante el siglo XIX
García Cantú, Gastón : El socialismo en México (Siglo XIX)
Hart, John Mason : El anarquismo y la clase obrera mexicana
Abramson, Pierre-Luc : Las utopías sociales en América Latina en el siglo XIX
Illades, Carlos : Rhodakanaty y la formación del pensamiento socialista en México
Illades, Carlos : Las otras ideas : El primer socialismo en México 1850-1935

L’UNAM (Universidad Nacional Autonoma de México) a publié en 1998 un livre qui rassemble les écrits de Rhodakanaty (articles, discours, essais portant sur des thèmes sociaux, philosophiques, théologiques et politiques).





Pour citer ce document

« Rhodakanaty, Plotino  » , charlesfourier.fr , rubrique « Notices en construction » , septembre 2008, en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article557 (consulté le 17 septembre 2017).



 . 

 . 

 .