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L’architecte Joseph Louis Delbrouck (1819-1871), fouriériste et communard

Marcel Cerf  |  2008 / n° 19 |  décembre 2008



Index

Lieux : Vernon, Eure

Notions : Architecture - Association - Commune de Paris - Répression

Personnes : Delbrouck, Louis

Pour citer ce document

CERF Marcel , « L’architecte Joseph Louis Delbrouck (1819-1871), fouriériste et communard  », Cahiers Charles Fourier , 2008 / n° 19 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article578 (consulté le 10 novembre 2017).

Texte intégral

Cet article développe un texte paru à l’origine dans La Commune. Bulletin de l’Association des Amis de la Commune, n° 31, printemps-été 2007. Il est retravaillé ici avec l’aimable autorisation de son auteur et de l’Association des Amis de la Commune, que nous remercions chaleureusement.

L’existence de Louis Delbrouck se confond avec certains des combats majeurs des années 1848-1871, et le fouriérisme est l’une de ses sources de son engagement. Il trouve place à ce titre dans la complexe nébuleuse de penseurs et d’hommes d’action où se distingue, parmi d’autres, Considerant. Il naît à Reims, le 13 janvier 1819 [1]. Son père, Servais Louis Delbrouck, lieutenant en retraite, s’est marié le 4 septembre 1817 en cette même ville avec Anne Florence Augé, issue d’une famille de notables ; son père a été notaire et maire de Passy. Reims est donc la dernière ville de garnison du lieutenant avant sa mise en retraite. Cette mesure est-elle due à sa propre initiative ou est-elle imputable au général Clarke, ministre de la Guerre, qui avait peut- être soupçonné le lieutenant d’avoir des opinions politiques hostiles à la Restauration ? Le général Clarke, duc de Feltre, ancien ministre de la Guerre de Napoléon Ier, s’était rallié à Louis XVIII, qui l’avait réintégré dans ses fonctions avec le titre de maréchal en supplément. De ces deux hypothèses, la seconde paraît la plus vraisemblable, même si la maladie peut être invoquée pour la première. Si on ignore quelle est la jeunesse de Louis Delbrouck, on sait qu’il entre à l’École des Beaux-Arts de Paris le 23 décembre 1843. Il en sort au cours de l’année 1844 avec une promotion d’architecte. Il fait ensuite son tour de France et d’Italie de 1844 à 1846 pour étudier les techniques nouvelles de construction.

En 1848 : République et socialisme

Sa carrière professionnelle se déroule entre Paris et Vernon (Eure), mais cela ne l’empêche pas de prendre une part active à la révolution de 1848. Dès l’instauration de la République, il joue un rôle très actif dans plusieurs clubs « rouges » qui se créent à Paris. Secrétaire du Club des Acacias (qui se réunit 104 faubourg Saint-Antoine), il préside occasionnellement, tout comme Aimé Baune, les séances du club de la salle de l’Arbalète, et il est élu président en titre du Club de l’Homme armé lors de sa fondation en avril 1848. Ce dernier club est affilié à la société des Droits de l’Homme ; après les événements du 15 mai, il est contraint de déménager pour s’installer rue Saint-Merry (là ont eu lieu certains des combats les plus tragiques de l’insurrection de juin 1832... tout un symbole !), et ses fondateurs font l’objet de plusieurs poursuites pour excitation au mépris et à la haine du gouvernement [2].

Au bas du long « Manifeste électoral » publié par la Démocratie pacifique, le journal de Victor Considerant, à l’occasion des élections à l’Assemblée constituante les 23 et 24 avril 1848, on trouve les noms des membres du conseil de direction du journal constitué en Comité électoral central. Aux côtés de Victor Considerant, Félix Cantagrel, Allyre Bureau, Victor Hennequin, César Daly etc., figure celui de Delbrouck, disciple de Fourier tout en étant un social-démocrate déterminé [3].

Le 15 mai 1848, lors de la grande manifestation en faveur de 1 ’ indépendance de la Pologne, la foule envahit le Palais Bourbon. Delbrouck s’oppose aux actes de violence et au pillage. Il est cependant inculpé le 19 juin pour incitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Membre du Club Sainte- Croix-de-la-Bretonnerie, il est chargé de lire un rapport sur les épisodes de l’insurrection de Juin 1848. C’est un plaidoyer en faveur des insurgés qu’il dresse dans la séance du 19 août 1848. Pour lui, pas de doute, ce sont les réactionnaires de l’Assemblée qui ont exaspéré le peuple pour en finir au plus tôt : attaques contre la liberté de la presse, le droit de réunion, licenciement des ouvriers des Ateliers nationaux...

Delbrouck critique la Garde nationale qui a combattu ceux qu’elle aurait dû protéger. Il affirme : « Les insurgés sont nos frères, nous ne les renierons jamais. [...] Les citoyens Louis Blanc, Caussidière et Ledru-Rollin sont de grands coupables. » Cette dernière citation sert de motif à son inculpation du 22 août 1848 pour insultes contre l’Assemblée nationale. On peut adopter comme conclusion à son rapport cet appel à l’action : « Le socialisme est le seul remède qui doit nous sauver de cette crise terrible. »

Au printemps 1849, Delbrouck signe avec la féministe socialiste Jeanne Deroin, mais aussi avec Henriette Lamy, Eugène Stourm et Jean Macé (le futur fondateur de la Ligue de l’enseignement), un texte à l’intitulé parfaitement explicite : Association fraternelle des démocrates socialistes des deux sexes pour l’affranchissement politique et social des Femmes. Déclaration de principes [4]. Il ne faut donc pas s’étonner que l’année suivante il s’implique avec ferveur dans l’Union des associations fraternelles créée par deux femmes extraordinaires, qui luttent pour le socialisme et la libération de la femme, Pauline Roland et Jeanne Deroin, déjà citée. Une assemblée générale est prévue pour le 29 mai 1850. À neuf heures quarante-cinq du soir, le commissaire de police et ses agents font irruption dans l’appartement loué par Jeanne Deroin où quarante-sept personnes sont réunies. Elles sont conduites immédiatement au dépôt. Les unes sont condamnées comme fondateurs et chefs de réunions interdites, tels Billot, Delbrouck, Pauline Roland, Jeanne Deroin, les autres comme participants. Le 13 novembre 1850, après six mois de détention préventive, les inculpés passent en cour d’Assises pour répondre de l’accusation de réunion secrète ayant un but politique [5]. Delbrouck, délégué de l’Association des maçons, présente la défense commune des inculpés. Gustave Lefrançais en retient de remarquables extraits :

Au nom de tous ses co-prévenus, Delbrouck se lève ensuite et développe plutôt qu’il ne lit le mémoire approuvé par tous. Ce mémoire constate d’abord le mouvement irrésistible de concentration capitaliste qui va permettre aux grandes compagnies financières et industrielles, en formation depuis dix ans, de réaliser avant longtemps et sons la protection de l’Etat une véritable mainmise sur tous les moyens de production et de constituer dès lors un nouveau servage bien supérieur en malfaisance.

Il démontre qu’il y a nécessité absolue et légitime sans conteste pour les travailleurs de s’entendre afin de pouvoir lutter contre un avenir menaçant, livrant leurs bras à la seule discrétion des capitaux coalisés en dépit ou plutôt avec la protection des lois.

Il signale l’iniquité flagrante de toute législation prétendant s’opposer à ce que les travailleurs unissent leurs efforts pour échapper à un tel avenir, et également à tout ce que cette législation a d’injustifiable dans une société supposée se référer aux fameux principes de quatre-vingt neuf. Le président du jury déclare tous les accusés coupables..., mais avec des circonstances atténuantes [6].

Sans nul doute, le mémoire de Delbrouck a fait une forte impression sur le jury par sa lumineuse analyse du mouvement de concentration capitaliste. L’attitude des femmes n’est pas moins combative. Aux attaques du président du tribunal, elles opposent une solide défense de leurs intérêts. L’argumentation de Pauline Roland et de Jeanne Deroin apporte un ferme soutien à leur lutte pour la libération des femmes. Edith Thomas peut conclure : « Ainsi, dans ce procès, les deux questions essentielles se trouvent irrémédiablement liées : la libération de la femme et celle du prolétaire ne sauraient aller l’une sans l’autre [7]. »

Les défenseurs de l’ordre condamnent ainsi les accusés : Billot à quatre ans de prison et 1 000 francs d’amende, Delbrouck à quinze mois et 500 francs d’amende ; Jeanne Deroin et Pauline Roland à six mois. Billot, délégué cordonnier, subit la plus lourde peine bien qu’il n’ait rien fait de plus que les autres, mais il est cordonnier, donc classé dans les éléments les plus dangereux. La relative liberté dont jouit le cordonnier lui permet de lire et d’acquérir les bases d’une culture politique et sociale.

Sous l’Empire : un architecte proche (entre autres) de l’Ecole sociétaire

Peu de temps après sa sortie de prison, le 29 mai 1852, Delbrouck se marie avec Jeanne Delphine Dary ; un garçon et une fille naissent de cette union. En 1853, il reprend goût à la polémique. Il écrit une lettre sur « l’art et les fêtes publiques » au directeur et rédacteur en chef d’une revue artistique très conformiste. Il clame son indignation à la vue de la décoration de l’avenue des Champs-Élysées pour les fêtes impériales du 15 août. Il rêve d’un projet complet de décoration en pierre et en marbre, devant remplacer ces échafaudages, ces lattes, ces tours peintes et ces lampions, qu’il faut laisser aux baraques des fêtes de village ; au lieu des « arcs de triomphe en bois et en toiles peintes », il préfère « des monuments durables qui donnent aux générations qui suivent une haute idée du peuple qui les a élevés. » On peut se douter que cette volée de bois vert sur les fêtes éphémères et dispendieuses du Second Empire ne doivent pas être très appréciées par les décorateurs de fêtes foraines. Delbrouck est nommé architecte de la ville de Vernon de 1857 à 1867. Il y élit domicile avec sa famille et son métreur-vérificateur Pierre Mazars. Ses réalisations sont nombreuses : hôpital de Vernon, écoles communales, tannerie, immeubles et maisons particulières, et il trouve encore le temps de donner des cours gratuits sur les connaissances usuelles à l’usage des ouvriers.

En 1863, il est aux côtés du fouriériste Arthur de Bonnard (dit Gallus) et du gendre de Cabet, Jean-Pierre Béluze, l’un des fondateurs de la Société du Crédit au Travail, première banque populaire de France, dont un grand nombre de membres rejoignent peu après les rangs de la jeune Association Internationale des Travailleurs. De retour à Paris le 1er décembre 1868, il signe l’appel aux démocrates pour lancer La Réforme, journal de progrès politique et social, organe de la coopération. Dans cette initiative, on perçoit l’influence de Victor Considerant. Bien qu’exilé depuis la tentative d’insurrection du 13 juin 1849, son souvenir ne s’est pas encore effacé. La naissance de la fille de Delbrouck, Delphine, est bientôt suivie par le décès de sa femme, le 20 novembre 1869. Les Delbrouck ont quatre enfants, dont deux garçons n’ayant pas survécu.

La guerre et le siège : architecture et combats

En juillet 1870, la guerre contre la Prusse est déclarée. Delbrouck est incorporé dans le corps des auxiliaires du Génie chargé des travaux extérieurs de la défense de Paris. Le 31 octobre, la capitulation de Metz et de toute l’armée de Bazaine provoque une grande manifestation devant l’Hôtel-de-Ville de Paris. Accompagné de sa fille, l’intrépide Marie-Marguerite, Delbrouck s’élance au-devant des Mobiles de province qui s’apprêtent à tirer sur la foule. Il les conjure de mettre l’arme aux pieds, et de sa main il abaisse quelques canons de fusil. Il parvient ainsi à éviter un affrontement qui aurait pu être sanglant.

Pendant le premier siège, il dirige les travaux de fortification à Villiers, à Champigny, aux avancées de Dracy, au plateau d’Avron, aux forts de Rosny et de Choisy, à Montretout, à Buzenval. Il est à présent domicilié à Paris, 129, boulevard Saint-Michel. C’est à cette adresse qu’il est signalé comme membre de la section du XIIIe arrondissement de l’Internationale. Ses deux filles vivent avec lui, mais comme ses fonctions le retiennent souvent hors de Paris, la garde des filles est confiée à Mme Mazars, la femme de son fidèle métreur-vérificateur devenu sergent-major dans sa compagnie.

Enfin arrive une grande nouvelle : Delbrouck, architecte, capitaine de la légion du Génie de la Garde nationale, est nommé chevalier de la Légion d’honneur, par décret du 16 janvier 1871. Il apprend sa nomination par le Journal officiel du 18 janvier. Il écrit aussitôt au général Trochu qu’il ne peut accepter « une distinction contraire à ses principes républicains ». De plus, il ne croyait pas « avoir mérité une décoration donnée par le général qui, depuis plus de quatre mois, n’avait rien fait d’efficace pour débloquer Paris » (lettre parue dans Le Rappel du 24 janvier 1871). Après le départ de Viollet-le-Duc qui a assuré la défense extérieure de Paris en tant que colonel du Génie, Delbrouck n’accepte pas non plus le commandement en chef du génie auxiliaire. Il ne recherche pas la notoriété, il entend rester à la tête de sa compagnie, où il est respecté et aimé de tous. Lors des élections législatives du 8 février 1871, sur l’affiche du Comité du 1er arrondissement, son nom, Delbrouck, capitaine du Génie de la Garde nationale, figure parmi les plus illustres. La capitulation et l’armistice ont soulevé la fureur et la haine des fédérés contre l’impéritie du gouvernement de la Défense nationale. Le 12 mars 1871, Delbrouck lance un appel pour l’adhésion du corps auxiliaire du génie au Comité central de la Garde nationale.

La Commune de Delbrouck

Le 18 mars, quand Thiers veut s’emparer des canons des Parisiens, l’armée fraternise avec le peuple et les Gardes nationaux. La Commune est proclamée. Victor Considerant, le disciple de Fourier, y adhère publiquement. Il y trouve un exemple de cette démocratie directe dont il a toujours rêvé ; mais il reste un pacifiste et tient pour cette formule : « Dans une guerre civile, le service militaire n’est pas obligatoire, seuls les volontaires doivent servir. »

Delbrouck et ses amis les Millet, fouriéristes convaincus, adhèrent également à la Commune ; mais les hommes ne portent aucune arme, ils servent dans le génie, et les femmes sont infirmières pour se conformer à leur pacifisme militant. Paul Millet, lieutenant dans la compagnie commandée par Delbrouck, est quelque peu ébranlé par l’ambiguïté de sa situation, il l’avoue franchement :

Pacifiste en théorie, j’aurais voulu atténuer à mes propres yeux la contradiction apparente entre mes principes et mes actes. [...] Cependant, il faut l’avouer, la distinction est subtile entre la légitime défense et l’attaque meurtrière. Les embrasures que nous construisions pour les canons, les tranchées derrière lesquelles s’abritaient les tirailleurs nous rendaient complices d’odieuses mais nécessaires boucheries [8].

Au lendemain du 18 mars Delbrouck contribue ainsi, dans une certaine mesure, à faire libérer le général Chanzy et le général Langourian qui ont été arrêtés par erreur. Sous la Commune, comme pendant le premier siège, le capitaine Delbrouck reprend la direction des travaux défensifs consistant à réparer les brèches faites aux remparts ou dans les forts, et à installer des abris blindés pour les hommes et des embrasures pour les canons. Dans son rapport sur la journée du 26 avril 1871 concernant la réparation de la barricade de la rue de Chezy, il relate la situation d’un sapeur de dix-huit ans grièvement blessé par une balle qui lui a traversé le bras. « Ce jeune homme, seul soutien de sa mère, mérite la bienveillance du général que nous prions de faire donner un secours à sa mère qui en a grand besoin [9]. » Cet homme juste et bon évite d’exposer ses sapeurs inutilement, et il a parfois des différends avec le colonel Roselli-Mollet, directeur du Génie, qui n’est pas toujours d’accord avec ses méthodes.

Delbrouck a encore d’autres occupations : architecte, il est membre de la Fédération des artistes présidée par Courbet, et toujours résolument pacifiste, il est deux ou trois fois médiateur entre la Commune et Versailles. Son lieutenant Paul Millet a rendu compte de la façon dont il réussit à se faire introduire auprès d’Ernest Picard, ministre de l’Intérieur, qui, bien entendu, juge ses propositions inacceptables et lui demande : « Et maintenant, qu’allez-vous faire ? - Je vais rejoindre ma compagnie, reprit simplement Delbrouck. - Et vous ne faites pas immédiatement arrêter cet homme ! » s’écrie avec indignation un secrétaire présent à la scène. Mais l’autorité morale de Delbrouck est telle qu’il impose le respect à ses ennemis [10]. Cet encensement à la gloire de Picard n’est guère tolérable : Ernest Picard au garde-à-vous devant un communard ! D’autre part, Paul Millet ne peut être sur les lieux. Delbrouck serait-il l’auteur du récit de l’entrevue ? Ce fouriériste a de curieuses conceptions du conflit avec Versailles, mais il n’est pas indifférent au déroulement des opérations militaires. Il regrette le manque de coordination entre les différents services de la Guerre. Il s’en plaint à Delescluze avec qui il entretient des relations amicales. Le 15 mai, il lui écrit au sujet de la Légion du Génie :

Citoyen Delescluze, Il y a dans les casernes du Château d’eau, Napoléon etc., et dans l’ambulance de la rue de l’Oursine [11], près de deux cents anciens gendarmes, sergents de ville, ou soldats prisonniers, complètement inoccupés. Il est difficile d’envoyer au feu ces gens qui ne veulent pas se battre, mais il est facile de les employer à remplir des sacs de terre pour les travaux de la défense à l’intérieur de l’enceinte. La Légion du Génie est composée d’environ mille deux cents hommes, il en faudrait dix mille. Ne pourrait-on pas employer ces personnes, ainsi que les gardes nationaux réfractaires ? Recevez, citoyen Delescluze, mes salutations très fraternelles. Delbrouck, capitaine du Génie, 1ère compagnie, caserne avenue Lowendal [12].

Voici la suite, telle qu’on peut la lire dans Les Millet :

Dans la nuit du 21 mai 1871, le capitaine Delbrouck, toujours sans arme, dirigeait les travaux de sa compagnie sur les remparts de Passy, lorsqu’il se trouva entouré à l’improviste par les troupes versaillaises entrées dans Paris par trahison. Fait prisonnier, il fut emmené à Versailles. Il défilait sous les insultes de la foule avec ses compagnons de captivité, quand une belle dame le montrant du doigt s’écria « Voyez donc cette tête d’assassin ! » — il avait une tête de Christ. Et la féroce mégère le frappa d’un coup d’ombrelle [13].

Il est épuisé par la fatigue et le régime de la prison et sa santé fragile est ébranlée par la lenteur de l’instruction de son procès, qui dure plus d’un mois. Aucune charge ne peut être retenue contre lui et un arrêt de non-lieu le rendit libre. Il part pour quelques jours à Versailles, où il meurt chez un parent le 16 juillet 1871 à cinq heures du soir. Dans la dernière lettre qu’il écrit quelque temps avant son décès de sa prison, on sent sa détresse :

[...] eh bien ! Ma pauvre Bet-Bette [sa fille âgée de deux ans] est donc partie ! Ah mon ami, ce départ m’est bien pénible, car il est le signal des séparations. Pauvre Bet-Bette, pauvre Marie ! [sa fille aînée, âgée de 15 ans]. Il faut que j’aie la conscience d’avoir fait mon devoir, ou tous mes efforts pour l’accomplir, pour ne pas être terrassé par les malheurs que j’entrevois [...] Mais ai-je le droit de me plaindre, en songeant au sort de notre pays, à tant de braves et nobles victimes que je plains toutes ? Je me dis pour me consoler que j’ai fait tout ce que je pouvais pour empêcher cet épouvantable résultat.

Sur la tombe de Delbrouck, Emile Trélat, directeur de l’École d’architecture, prononce des paroles courageuses étant donné l’épouvantable répression versaillaise qui règne alors :

Voilà donc la fin de cette incomparable abnégation qui fut toute sa vie, mon ami ! Que diront les hommes ? Beaucoup, le plus grand nombre, vous confondront avec les vulgaires perturbateurs. D’autres seront indifférents ou dédaigneux. L’empire des âmes supérieures reste un foyer caché que ne perçoivent pas les foules. Autour s’agenouillent ensemble de rares croyants. Ceux-ci laisseront dire de vous, Delbrouck, que vous ne fûtes pas très habile, que vous avez mal mené votre barque. Mais ce premier devoir de l’homme, qui est de dépenser son cœur, qui l’a mieux rempli que vous ? [14]

Dans son histoire du socialisme, Malon a écrit que Delbrouck a été « l’un des plus méritants parmi les combattants communalistes de 1871. » C’est là un bel éloge pour ce fouriériste (quarante-huitard et) communard.


Marcel Cerf

Marcel Cerf

Marcel CERF, né en 1911, ancien comptable contractuel au ministère de l’Industrie, membre de l’Académie d’histoire, représentant éminent de l’Association des Amis de la Commune de Paris, est l’auteur de nombreux ouvrages et articles érudits sur les événements de 1871.


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Notes

[1Louis Delbrouck a été longtemps un personnage mal connu de la Commune. Des chercheurs patients et obstinés, Maurice Vinot et son fils Yves, ont réussi à cerner la personnalité de leur ancêtre. Pour réaliser cette esquisse biographique, il a fallu souvent faire appel aux connaissances approfondies en généalogie, en histoire sociale et en histoire locale de ces deux pionniers.

[2A. Lucas, Les Clubs et les clubistes. Histoire complète, critique et anecdotique des clubs et des comités électoraux depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851.

[3Reproduit dans Les Murailles révolutionnaires de 1848, 17e édition, Paris, Picard, [1869], vol. 1, p. 334.

[4Paris, Imprimerie Lacour, 4 p.

[5Alors que ses fondateurs avaient déposé les statuts de l’Association au parquet du procureur de la République afin de les faire enregistrer, avant de les publier à plusieurs milliers d’exemplaires et de les faire paraître dans les journaux (voir le Procès intenté aux associations ouvrières, Paris, Desoye, nov. 1850,15 p.).

[6Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, Bruxelles, Bibliothèque des Temps nouveaux, 1902, p. 136.

[7E. THOMAS, Pauline Roland, Paris, Librairie Marcel Rivière, 1956, p. 153

[8Une famille de Républicains fouriéristes. Les Millet, Paris, Cahiers de la Quinzaine, 1911, cahier 10 : « La Commune et le Second siège de Paris - 1871 », p. 47.

[9Archives du Service historique de l’Armée de terre, Ly 115.

[10Les Millet, op. cit., p. 55-56.

[11L’orthographe ancienne de la rue de Lourcine est « l’Oursine ». Pour faire cesser les incertitudes sur l’orthographe du nom de cette rue, Labédollière estime qu’il suffirait d’admettre que cette voie publique était un lieu aux cendres - locus cinerum.

[12Archives du Service historique de l’Armée de terre, Ly 117.

[13Les Millet, op. cit., p. 115.

[14Les Millet, op. cit., p. 117.



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