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Les manuscrits inédits de Pierre-Joseph Proudhon : une critique des idées fouriéristes (observations préliminaires)

Edward Castleton  |  2008 / n° 19 |  décembre 2008



Index

Personnes : Proudhon, Pierre-Joseph

Pour citer ce document

CASTLETON Edward , « Les manuscrits inédits de Pierre-Joseph Proudhon : une critique des idées fouriéristes (observations préliminaires)  », Cahiers Charles Fourier , 2008 / n° 19 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article583 (consulté le 29 juillet 2017).

Texte intégral

Une version beaucoup plus longue, approfondie et détaillée de cet article sera publiée sur le Site de l’Association des Etudes Fouriéristes (http:///www.charlesfourier.fr) ainsi que dans les Archives Proudhoniennes de 2009. Cet article n’aurait pas pu paraitre sous une forme compréhensible sans l’aide de Gaston Bordet, et je l’en remercie.

Les rapports entre Fourier et Proudhon ont fait l’objet de nombreuses études [1]. Il ne s’agit pas ici d’en répéter les conclusions. On a maintes fois raconté comment Proudhon, simple correcteur d’une imprimerie de Besançon, a composé et corrigé les épreuves du Nouveau monde industriel et sociétaire en 1829, et ensuite, pendant six semaines, comment il a été bouleversé par sa lecture avant de reconnaître la folie de son enchantement. Dans ses premiers ouvrages non linguistiques, surtout ceux qu’il a publiés entre 1839 et 1846, Proudhon, peut-être en souvenir de cette brève séduction de son esprit, a souvent critiqué l’École sociétaire pour son dévouement stupide à Fourier, ciblant en particulier son acceptation de l’importance de l’inégalité naturelle dans la doctrine fouriériste. Proudhon, en retour, a été critiqué par les fouriéristes et à la suite de la publication d’une brochure anonyme contre Proudhon pendant l’automne 1841 [2], il a même publié en janvier 1842 son troisième mémoire sur la propriété, Avertissement aux propriétaires, ou Lettre à M. Victor Considérant, rédacteur de La Phalange, sur une défense de la propriété, un pamphlet visant directement Considérant, pour réfuter les principaux éléments de la doctrine fouriériste [3]. Enfin, après avoir écrit à Considérant, pour répondre aux nombreux articles critiquant son Avertissement parus dans La Phalange en juin-juillet 1843, Proudhon a publié De la Création de l’ordre dans l’humanité, ouvrage curieux dans lequel il reprend à son compte la théorie de la série de Fourier bien qu’il continue à ridiculiser son géniteur, et surtout ses disciples [4]. En général peu appréciée par les amis de Proudhon de son époque, l’utilisation du concept de la série a été assez éphémère chez Proudhon il n’est jamais revenu sur lui avec tant d’emphase. La publication de De la Création a aussi signalé la fin de toute discussion véritable entre Proudhon et l’École sociétaire jusqu’en février 1849. C’est alors que Proudhon a engagé une polémique avec Considérant à propos des journées de juin 1848 et de son rapport avec le « socialisme » [5]. Dans ce dernier échange assez violent entre Proudhon et le chef de file de l’École sociétaire, il s’agissait en grande partie d’une querelle de personnalités, sans grand contenu idéologique, comme les polémiques qui datent du début de la décennie dans la période plus paisible de la monarchie de Juillet. A la suite de cette empoignade verbale, à part quelques références diverses ici et là dans ses écrits, ni Fourier ni son école ne figurent plus vraiment dans les écrits de Proudhon. Cet article a la modeste prétention d’examiner, d’une manière préliminaire et non exhaustive, dans quelle mesure les manuscrits inédits de Proudhon, conservés à la Bibliothèque Nationale à Paris et à la Bibliothèque d’Étude et de Conservation à Besançon, pourraient apporter quelque chose de neuf à ce que l’on sait déjà des rapports entre ces deux courants de pensée.

Il existe très peu de lettres de fouriéristes dans les papiers de Proudhon [6]. Concentrons-nous donc sur ce que Proudhon a écrit en privé sur Fourier et les fouriéristes. Incontestablement, les documents les plus intéressants à cet égard sont les cahiers des lectures de Proudhon qui datent de la période septembre- octobre 1841, période comprise entre la publication du deuxième et du troisième mémoires sur la propriété, pendant laquelle Proudhon a pris la peine de lire la majorité des ouvrages de l’École sociétaire. Voici ce que Proudhon a lu et commenté dans ses cahiers : Charles Fourier, Sommaires et annonce du traité d’association domestique-agricole ; Victor Considérant, Destinée sociale, De la Politique générale et du rôle de la France dans l’Europe, Immoralité de la doctrine de Fourier, et Trois discours prononcés à l’Hôtel de Ville (co-écrit avec Charles Dain et Jules d’Izalguier) ; Jules Lechevalier, Question sociale ; Just Muiron, Les Nouvelles transactions sociales, religieuses et scientifiques et Aperçu sur les procédés industriels ; Amédée Paget, Introduction à la Science sociale. Comme l’atteste une page dans ses cahiers, Proudhon a aussi lu en même temps (mais il n’a pas commenté ces ouvrages dans ses cahiers) presque tous les autres livres ou brochures de Considérant publiés jusqu’alors, ainsi que La Théorie sociétaire de Charles Fourier d’Abel Transon, Dangers de la situation actuelle de A. Maurize, Association par phalange agricole industrielle de Nicolas Lemoyne, Parole de Providence de Clarisse Vigoureux et un texte d’Hippolyte Renaud.2 En attendant la publication de l’intégralité de ces cahiers en 2010, avec, en accompagnement, un volume d’études portant sur ces manuscrits, bornons-nous modestement pour l’instant à ce sujet [7].

Dans les cahiers inédits, trois grands axes de la critique adressée par Proudhon à la doctrine fouriériste se dégagent [8]. Ce résultat confirme globalement les constats de la littérature secondaire existante, qui a surtout souligné l’hostilité de Proudhon à l’inégalitarisme de l’École sociétaire et sa défense anti-fouriériste du principe de l’égalité des conditions. Mais il suggère aussi plus exactement ce que Proudhon a voulu puiser dans la théorie fouriériste, et il démontre en même temps comment l’intérêt particulier que Proudhon avait pour la méthode « sérielle » révèle les limites du « fouriérisme » de Proudhon. Enfin, on découvre que si le point du départ du désaccord entre Proudhon et l’École sociétaire a été la question du rôle légitime à accorder à l’inégalité naturelle des capacités des travailleurs dans la division du travail, la conception fouriériste du « travail attrayant » n’était pas moins une source du conflit. Mais, malgré ces divergences, le jugement de Proudhon sur Fourier dans ses cahiers manuscrits montre également une certaine dette envers le philosophe qui a inspiré l’École sociétaire :

A quoi donc aura-t-il [Fourier] servi, et quelle part de gloire peut revendiquer l’école ? - Le fouriérisme aura accoutumé les esprits aux idées d’association, d’organisation du travail : il aura jeté dans le public les problèmes de réforme, de répartition, d’organisation du travail : sa gloire sera d’avoir propagé cette grande idée que l’organisation de la société peut et doit être l’objet d’une science, comme celle de son auteur sera d’avoir entrevu la grande loi des universaux et catégories, autrement dite loi sériaire. - Son utilité pratique sera d’avoir fourni une hypothèse à la discussion [9].

Penser la société à travers l’organisation de ses inégalités dans la division du travail, voilà un titre de gloire. Mais cette « hypothèse » dont parle Proudhon, fondement de toute science sociale, relève moins de sa capacité réelle de réformer concrètement la société à travers l’organisation des phalanstères, que dans sa métaphysique et dans son épistémologie suggestive de la série.

Voici ce qu’il écrivait à Considérant, le 10 juin 1842, en réponse aux articles qui avaient critiqué son Avertissement dans les pages de La Phalange :

Les faits sont les matériaux de la science, qui consiste uniquement à analyser, comparer, classer et définir : or, des analyses, des comparaisons, des classifications, des définitions, qu’est-ce que tout cela, sinon des opérations métaphysiques, exécutées sur des faits ? Ce qui nous manque maintenant, ce n’est point certes, la connaissance des faits : les faits nous assaillent partout, sur la place publique, dans nos ménages, nos ateliers, nos assemblées. Nous n’avons plus besoin que de méthodes et de lois, sous lesquelles nous puissions ranger, comme sous des étiquettes de cadres, cette masse de faits et d’idées [10].

Fourier a voulu organiser par séries industrielles tout le genre humain dans une vaste métaphysique de la nature, mais il n’a jamais donné une théorie de la loi sériaire qui pourrait expliquer les raisons intellectuelles nécessitant le groupement de ces séries. Fourier pourtant, en voulant que chaque travailleur puisse « primer » au moins dans une fonction au moins, n’a jamais confondu l’inégalité des fonctions avec l’inégalité des travailleurs dans une même fonction. On ne peut pas dire la même chose des disciples de Fourier qui, ne reconnaissant pas les bienfaits de la spécialisation des responsabilités dans la division du travail par exemple, ont voulu faire du mélange des capacités inégales dans une même fonction la condition nécessaire de la formation des groupes et des séries industrielles [11]. A cet égard. De la Création de l’ordre (1843) pourrait même être lu comme une tentative de rétablir ce qui était vrai dans la pensée de Fourier avant qu’elle ait été détournée par ses disciples, et de bâtir, à partir d’une réhabilitation métaphysique de la méthode sérielle, une théorie qui dépasserait les lubies de son inspiration et les dévoiements ensuite provoqués par ses disciples.

Cependant, si De la Création est une œuvre « fouriériste », au moins dans son inspiration, elle reste l’exception à la règle et ne représente véritablement qu’une étape dans l’évolution de la pensée de Proudhon durant les années 1840. Dans une lettre inédite du 15 avril 1844 adressée au directeur de la Revue Indépendante, intitulée « Les économistes de l’Institut, apôtres de l’Égalité », Proudhon revient à la charge, expliquant que les économistes, et non pas les socialistes inégalitaires, sont la vraie avant-garde de la pensée. Les fouriéristes ne sont pas épargnés à cet égard :

Les fouriéristes, - en reste-t-il ? qu’on me les montre ! - sont des cassecous, qui, déblatérant sans cesse contre l’Économie politique, qu’ils ne comprennent pas ; récusant la civilisation, à laquelle ils n’entendent rien, abandonnant, par grand écart, la ligne des traditions, qu’ils ne peuvent continuer ; et méconnaissant les faits, quand les faits les embarrassent, se trouvent à tout moment acculés, sans l’avoir prévu, devant des impossibilités dont ils sont les seuls qui s’étonnent. Ne demandez pas à ces missionnaires d’une théorie prétendue mathématique de vous résoudre seulement une des mille contradictions de l’Économie sociale : ils ne sauraient de quoi vous parler ; ils n’ont pas aperçu ce caractère essentiel, si frappant, de la Science. Toutefois il faut leur rendre justice : après quinze ans d’impertinences, que le monde réjoui leur a pardonnées, ils sont venus de bout de comprendre qu’il fallait compter avec les faits ; et par un dernier trait de génie, ne voulant passer pour radicaux, ils sont devenus... jésuites [12].

De même, la méthode sérielle tant admirée entre l’automne 1841 et l’été 1843, n’a plus la même place dans le Systèmes des contradictions économiques de 1846, et les références à Fourier et au mouvement qu’il a inspiré sont entièrement négatives. Dans une lettre du 26 mars 1847, Proudhon remarque que le fouriérisme apparaît « comme une grande mystification, avec laquelle on tire de l’argent aux niais, sous couleur de préparer l’émancipation du peuple ». Puis il conclut : « Ces gens-là sont du ressort de la police correctionnelle ; heureusement pour eux que MM. les gens du roi ne comprennent rien à l’Économie politique [13]. » Et dans un manuscrit inédit sur lequel Proudhon travaillait au moment de l’interruption inattendue par la Révolution de 1848, La Propriété vaincue, ou Théorie de l’association universelle, il revenait à sa critique habituelle de l’inégalitarisme du fouriérisme :

[...] l’inégalité de nature ayant été le point de départ de la plupart des socialistes, il n’est venu à l’idée de personne que cette inégalité fût combattue par le progrès de la Justice ; ils auraient regardé comme absurde de mettre la Société en opposition avec la Nature. Aussi voit-on que le développement égal de l’Intelligence par l’éducation n’est nulle part impliqué dans les projets de réforme ; loin de là il apparaît toujours comme incompatible avec le programme des utopistes. Ainsi la fameuse formule St-Simonienne, A chacun suivant sa capacité, à chaque capacité suivant ses œuvres ; la division des fonctions en trois catégories, de l’Industrie, de l’Art, et de la Science, division correspondant à la Triade de P. Leroux, Sensation-Sentiment-Connaissance ; tout cela suppose évidemment une hiérarchie de castes, fondée sur les inégalités naturelles, et augmentée par un système d’éducation conforme. Ainsi encore, la triple base de répartition de Fourier, Capital, Travail, et Talent ; et les séances courtes et variées, mais non pas enchaînées, et conçues comme encyclopédiques, prouvent que cet utopiste n’avait point du tout conçu l’essence du progrès social, dans lequel l’égalité nous apparaît comme loi, et l’inégalité comme moyen. Fourier n’a opposé au Travail parcellaire que la papillonne : c’était dans la sphère intellectuelle, donner l’anarchie pour correctif à la misère. Aussi son système est-il positivement fondé sur l’inégalité des intelligences, et non pas, comme le supposent certains fouriéristes d’humeur libérale, sur l’équivalence des fonctions, deux principes essentiellement contraires. Qu’on se donne la peine d’analyser les séries passionnelles et les groupes contrastés, et l’on demeurera convaincu, comme je le suis, que le système de Fourier est impossible avec des tendances égalitaires. Mais la tendance à l’égalité est irrésistible : donc le système de Fourier est radicalement faux [14].

Seule innovation véritable par rapport aux écrits précédents de Proudhon, la critique de l’École sociétaire a porté alors sur la méconnaissance fouriériste de l’importance pour la société d’une bonne circulation des richesses gouvernée par les principes de l’égalité dans l’échange des produits. Cette question a remplacé celle, prédominante avant la publication du Système des contradictions économiques, de l’égalité des salaires. En effet, la constitution du phalanstère demeure aussi problématique pour Proudhon. A la base du phalanstère, il constate qu’il y a la division du travail, le changement à l’infini d’occupation est son moyen, et sa force motrice est dans les attractions et répulsions passionnelles. Pourtant, les fouriéristes ne parlent pas assez de la valeur et de sa propre constitution dans les prix des produits, ni de l’égalité dans l’échange, ni même des rapports des deux avec l’abolition de l’agiotage, ni de la conséquence qu’une telle abolition aurait pour la circulation des richesses. Ils n’imaginent même pas avec quelles sociétés exactement le phalanstère pourrait échanger ses produits, ni comment ces échanges pourraient être influencés par la spéculation, les monopoles, les accapareurs et la persistance de l’aubaine propriétaire sur le marché où s’échangeraient ses produits.

Pourtant, malgré ces critiques, Proudhon a tendu la main aux fouriéristes en 1848, en demandant leur adhésion à sa banque d’échange2. Puis, attaqué par la Démocratie pacifique, il a abandonné toute position conciliatrice. Il a rejeté le fouriérisme d’une manière si catégorique dans Le Peuple, qu’on ne peut pas résister à citer sa prose enflammée :

[...] Tout le monde a entendu parler de la prétendue théorie de Fourier, de la science découverte par Fourier, du système de Fourier. C’est, je le répète, la plus grande mystification de notre époque. Malgré le fatras énorme qui nous reste de cet halluciné, il n’y a ni science, ni théorie, ni système de Fourier ; et je mets au défi M. Considérant et toute son école, de citer, de cette science tant prônée, trois propositions qui se suivent et s’enchaînent, trois observations, trois formules. Je le défie de me citer le commencement de cette science, à laquelle tant de gens croient sur parole, et dont le premier mot n’a été dit à personne. Je le défie d’apporter la preuve qu’il existe en tout Fourier rien qui mérite le nom de théorie, science ou système ; de fournir un fait psychologique ou social, de quelque importance, que Fourier ait le premier observé, analysé ou expliqué ; une seule loi qu’il ait démontrée, un seul principe dont il ait enrichi la connaissance humaine. Ce n’est pas seulement, comme on voit, la théorie agricole-industrielle, soi-disant enseignée par Fourier, et propagée à si grands frais par M. Considérant, dont je révoque en doute l’existence ; c’est la valeur scientifique de tous les travaux de Fourier, de quelque façon qu’on les envisage, que je nie. Fourier, comme économiste, métaphysicien, réformateur, inventeur, savant enfin, n’existe pas. J’ai connu l’individu ; j’ai lu tous ses bouquins : je suis encore à chercher l’homme de science, l’homme d’intelligence. Si M. Considérant en a quelque nouvelle, je le somme d’en faire part à ses lecteurs ; car il y a trop longtemps que cette mystification dure, et que le public est dupe. Mais n’ayez peur que ni M. Considérant, ni pas un des acolytes, réponde à la sommation ; n’ayez peur qu’ils vous disent, une fois, ce que c’est que la théorie de Fourier, l’organisation du travail par Fourier. Ils vous renverront à leurs brochures ; ils vous offriront un abonnement, ou vous parleront argot ; de science, rien ! M. Considérant, en qui je me plais à reconnaître autant de savoir qu’il me reproche d’ignorance, ne sait de positif que ce qu’il a appris au collège et à l’École polytechnique. De Fourier, son vénéré maître, il n’a hérité que le galimatias et les barbarismes. Plus qu’aucun des sectateurs ou exploiteurs du fouriérisme, M. Considérant a contribué à répandre dans le monde cette plaisante opinion qu’il existe une doctrine phalanstérienne. Aujourd’hui qu’il calomnie les socialistes sérieux, dont la concurrence énergique menace d’engloutir son commerce de rogatons, je le défie, pour la cinquième fois, de publier dans son journal et de livrer à la discussion le premier élément d’une science sociale d’après Fourier ! Certes, il faut que je sois sûr de mes paroles, quand je viens dire aux abonnés de la Démocratie pacifique : Il n’y a point de théorie de Fourier, point de science sociale d’après Fourier ; par conséquent point d’école issue de ce prétendu réformateur, point de socialisme phalanstérien. Il n’y a qu’une coalition de charlatans dont vous n’êtes tous que les misérables dupes !... Eh bien ! que M. Considérant produise ses raisons ; qu’on entame une critique ; qu’on fasse le tamisage des élucubrations de Fourier. Jamais occasion plus solennelle, plus décisive, ne s’est offerte de faire sortir victorieuse l’idée du maître, si tant est que jamais idée ait été conçue sous ce crâne éburné. Le socialisme de Fourier a suffisamment agité le monde : qu’on sache enfin si l’homme-idole de la Démocratie pacifique fut le plus merveilleux des génies, ou le plus colossal des fous [15].

On est loin de l’admiration de jadis pour la série. La fissure entre le socialisme « sérieux » et la « coalition des charlatans » semble totale, voire même définitive. En ce qui concerne les manuscrits, dans la partie des carnets inédits de Proudhon qui datent du Second Empire, on trouve, comme dans les ouvrages de Proudhon publiés pendant la même période, très peu de références à Considérant et à Fourier. Le premier est associé désormais, comme le fouriérisme en général, à l’ambiance culturelle dégénérée des tables tournantes et du spiritisme. Pourtant, au moment où Proudhon a croisé par hasard Considérant pendant son exil en Belgique, on sent une certaine nostalgie pour la belle époque des conflits intra-socialistes. Ainsi, le 21 juillet 1858, il note dans son journal :

V. Considérant. - J’ai omis de rapporter qu’hier sur la place du Grand théâtre, au moment où j’étais à la pissotière, un individu est venu me frapper sur l’épaule : c’était V. Considérant. Je ne l’ai pas d’abord reconnu, tant il était défait et changé ; il a fallu qu’il se nommât. Je le croyais presque mort dans sa colonie, comme Cabet. Je n’ai osé l’interroger. Il partait, m’a-t-il dit, aujourd’hui, pour Paris et Besançon, et je l’ai prié de serrer la main de ma part à Just Muiron. Quelle rencontre ! Les deux socialistes tant caricaturés, se rejoignant sur la terre d’exil. C’est lamentable. Bonaparte nous aura donc fait fuir tous : mais peut-être puis-je dire comme Danton : je tire après moi Bonaparte ! [...] [16]

Dans une lettre à Chaudey de mai 1859, on retrouve aussi le même attendrissement - cette fois-ci à l’égard du maître de l’École sociétaire :

J’aurais honte de la bêtise française si je ne la voyais égalée partout. Qu’est-ce donc qu’une civilisation ainsi menée ! Ô Fourier, mon digne compatriote, que tu avais raison de la maudire, et combien ton petit doigt en savait plus que ces gens-là de tout leur corps !... [17]

Le fouriérisme a certes été un point de départ d’autres dans l’évolution de la pensée de Proudhon sur beaucoup de questions - qu’il s’agisse de la division du travail et de son organisation, des questions de répartition, ou de la raison dialectique. Voici à ce propos un autre extrait inédit, bien antérieur à ces dernières réflexions et beaucoup plus métaphysique. On trouve ce passage dans ses cahiers des lectures inédits, de janvier 1840, dans lequel, se comparant aux philosophes éclectiques, Proudhon annonce déjà la séparation radicale et irréparable entre l’homme et Dieu qui se manifeste dans sa conception de la philosophie :

Toutes les philosophies aujourd’hui donnent dans le même défaut ; elles ne savent plus si Dieu est un être, une substance, ou si ce n’est qu’un rapport, une idée, une loi, une abstraction. La philosophie que je nommerai dorénavant Bisontine, pour m’entendre avec moi-même, et ne pas dire moi, distinguera entre la substance éternelle, l’intelligence infinie, et l’harmonie universelle, ou la philosophie ; en un mot, entre Dieu et la science de Dieu [18].

L’intelligence infinie, la substance éternelle, bref Dieu, est sans importance pour la philosophie de la ville des esprits forts, Besançon, qui se préoccupe exclusivement de l’« harmonie universelle », un sujet pour les créatures plus bornées de cette terre. Pourtant, il est difficile de ne pas être frappé, géographie franc-comtoise à part, par l’expression fouriériste. Plus tard, l’« harmonie » a été progressivement remplacée (ou effacée, si l’on préfère) par le mot « équilibre », comme l’« attraction » l’a été par la « force » dans le vocabulaire de Proudhon. Mais l’empreinte « bisontine » de Fourier a néanmoins subsisté. La cosmologie et la théodicée des deux penseurs sont certes différentes. Lorsque Proudhon écrivait ces lignes, Dieu, isolé dans une altérité radicale fort différente du crypto-panthéisme fouriériste, était déjà sur le chemin qui, six ans plus tard, allait en faire la personnification du mal en tant qu’être absolu, immense supercherie qui fait continuellement obstacle, au moins dans le discours des dévots bigots, au progrès de l’humanité. Mais en ce qui concernait ce bas monde, une problématique (comment créer des rapports sociaux harmoniques ?), tout comme le vocabulaire de ce sujet de prédilection de la philosophie, l’« harmonie universelle », étaient au moins à ce moment-là fouriériste. Proudhon a sans doute trouvé une inspiration réelle dans les idées fouriéristes, bien que cette inspiration l’ait conduit très vite vers une critique acerbe de ces idées. Son point de départ était, en quelque sorte, le même que celui de l’École sociétaire : l’inégalité naturelle des aptitudes, des talents et des capacités due à la variété et à la diversité des êtres humains. Pour les deux philosophes, harmoniser les passions, c’est organiser la société, sauf que pour Proudhon, l’harmonie était l’équilibre dans la diversité et non point la fille de l’inégalité comme chez Fourier [19]. Enfin, un paradoxe demeure : même si Proudhon a critiqué chez les fouriéristes l’emploi de l’analogie, il établissait lui aussi une analogie, essentielle pour comprendre sa pensée jusqu’en 1843 au moins, entre les processus mentaux de sériation partagés par tous les membres du genre humain et la division du travail résultant spontanément, voire même providentiellement, de la spécialisation des tâches. Il va sans dire que Proudhon était plus modeste en établissant ce parallèle : ces processus intellectuels, comme leur perfectibilité et leur progrès, étaient exclusivement la propriété de l’humanité, Proudhon n’ayant guère eu les prétentions cosmologiques plus universelles de Fourier. Cette constatation aurait toujours pu faire sourire les sympathisants de l’École sociétaire, et même leur faire dire que sa « philosophie bisontine » était restée, malgré tout, humaine, trop humaine.


Edward Castleton

Edward Castleton

Edward CASTLETON bénéficie actuellement d’une bourse post-doctorale à l’université de Franche-Comté. Associé au Laboratoire de Recherches Philosophiques sur les Logiques de l’Agir, il travaille actuellement sur la publication d’un certain nombre de manuscrits inédits de Proudhon à la Maison des Sciences de l’Homme et de l’Environnement Claude-Nicolas Ledoux.


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Notes

[1Et pour cause, car le conflit entre Proudhon et le fouriérisme était bien plus réel à son époque que le conflit Proudhon-Marx auquel on accorde une importance disproportionnée et presque entièrement dérivée des efforts sectaires a posteriori pour légitimer le marxisme en tant que doctrine (ou des efforts anti-marxistes pour lutter contre cette tentative de légitimation) bien après la mort de Proudhon. Voir notamment, en ce qui concerne les rapports entre Proudhon et Fourier, les études de F. Armand, « P.-J. Proudhon et le fouriérisme  », Revue d’histoire économique et sociale, tome 17, n° 3-4 , 1929, p. 437-502 ; F. Rude, « Proudhon et Fourier », dans H. Lefebvre [dir.], Actualité de Fourier, Paris, Anthropos, 1975, p. 33-55 ; J.-P. Thomas, « Proudhon, lecteur de Fourier », Les Travaux de l’atelier Proudhon, n° 3, 1986 et « La théorie sérielle de Fourier à Proudhon », dans Société P.-J. Proudhon, P.-J. Proudhon, Pouvoirs et Libertés, Besançon. UFR des Sciences du Langage, de l’Homme et de la Société, 1989, p. 31-38 ; L. Ucciani, « Proudhon, seul lecteur de Fourier », Corpus, n° 47, 2004, p. 97-104.

[2Il s’agit du premier (et seul) opuscule de l’étude annoncée de C.-M.-H. Dameth . Défense du fouriérisme. Réponse à MM. Proudhon, Lamennais, Reybaud, Louis Blanc, etc. La brochure anonyme s’intitulait : Premier Mémoire. Réfutation de l’égalité absolue. Solution des problèmes du paupérisme ; de la richesse générale et du travail par la théorie de Fourier. Le premier mémoire de Proudhon sur la propriété, Qu’est-ce que la propriété, a été déjà critiqué par le polytechnicien bisontin fouriériste, Hippolyte Renaud, dans le journal bisontin géré par Just Muiron, L’Impartial, le 4 octobre 1840.

[3Il existe de ce livre deux éditions critiques : l’édition incluant les deuxième et troisième mémoires sur la propriété ainsi que d’autres textes, publiée par Marcel Rivière (1938), édité par M. Augé-Laribé ; et l’édition beaucoup plus récente d’H. Trinquier (Antony, Éditions Tops, 2006) qui regroupe également les deux derniers mémoires sur la propriété. Je vais citer désormais de préférence (lorsque c’est possible) les éditions les plus récentes de Proudhon. Pour toute l’histoire de l’origine de Y Avertissement, voir l’incontournable biographie exhaustive de P. Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon : sa vie et sa pensée, Paris, Beauchesne, 1982, p. 292-302. Voir aussi l’introduction de M. Augé-Laribé, Deuxième mémoire, éd. Rivière, p. 157-65.

[4Le pamphlet Avertissement aux propriétaires a été critiqué dans trois articles de La Phalange, les 25 et 27 mai, et 3 juin 1842. Proudhon a envoyé une lettre à Considérant répondant à ces critiques, demandant que le directeur la publie dans les pages de son journal, mais Considérant n’a jamais publié la lettre en question. Cette lettre a été reproduite récemment dans l’édition qu’Hervé Trinquier a donnée de De la Création de l’Ordre, Antony, Éditions Tops, 2000, tome 2, p. 225-33.

[5Sur cette polémique, voir P. Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon..., op. cit. p. 978-80 et H. Stenzel, « Remarques sur la discussion entre Proudhon et les fouriéristes », dans Société d’Histoire de la Révolution de 1848 et des Révolutions du XIXe siècle, 1848, Les Utopismes Sociaux, Paris, CDU et SEDES, 1981, p. 181 -189.

[6On trouve à la Bibliothèque d’Etude et de Conservation de Besançon trois lettres au total : deux par Considérant (une non datée et l’autre du 8 juin 1848) ; une par Muiron ( 15 octobre 1846). On trouve également une ébauche d’une lettre inédite à la Démocratie pacifique (donc à Considérant), du mois d’août 1843. Cette dernière mériterait peut-être d’être publiée, mais seulement dans le cadre d’un dossier très complet sur les rapports entre Proudhon et le fouriérisme.
s’agit des cahiers XIX, XX et (pour ses notes sur L’immoralité de Considérant) XXII in-8°, qui se trouvent à la BNF sous la côte NAF (« Nouvelles acquisitions françaises ») 18 259. Sur les cahiers de lectures de Proudhon, voir P. Haubtmann, Pierre-Joseph Proudhon..., op. cit., p. 1 079-1 092.

[7Les cahiers vont être publiés par la MSHE (Maison des Sciences de l’Homme et de l’Environnement) à l’université de Franche-Comté en 2010 avec, dans un volume séparé, des études sur différentes lectures de Proudhon. Dans ce recueil, Loïc Rignol présentera un examen (beaucoup plus exhaustif et moins superficiel que ce qu’on trouve ici) de l’intérêt épistémologique que Proudhon trouvait à la méthode sérielle de Fourier.

[8On laisse volontairement de côté les divergences entre Proudhon et les fouriéristes sur la question de la famille et des femmes. Non seulement ce sujet a été beaucoup étudié, mais il n’est pas très présent dans les notes de lecture que Proudhon prenait sur la littérature fouriériste dans ses cahiers, comme si son point de vue sur ce sujet (et sur le sujet de la reproduction en général) était tellement à l’opposé de celui de l’École sociétaire, qu’il n’était même pas besoin pour lui de souligner leurs différences.

[9Proudhon devait réutiliser cette conclusion, en la modifiant légèrement, dans son Avertissement aux propriétaires, p. 176 (Tops-Trinquier). Seulement, cette fois-ci, dans la version publiée, ce serait Fourier (et non ses disciples) qui aurait la gloire d’avoir soumis « l’organisme social » à une « science exacte et positive » et d’avoir cherché un « système naturel d’organisation politique ». Quant à la méthode sérielle, cette découverte appartient aussi exclusivement au maître.

[10Lettre publiée en annexe de l’édition Tops-Trinquier de De la Création de l’ordre, op. cit., p. 226.

[11Fourier, insistait Proudhon auprès de Considérant, a même considéré que le principe de la répartition selon le capital, le travail et le talent n’était que provisoire et que la rente du capital n’était qu’un moyen de transition dans la socialisation de la production agricole- industrielle.

[12Bibliothèque d’Etude et de Conservation, Ms. 2818.

[13Proudhon, lettre à Maurice, 26 mars 1847, Correspondance, II, p. 247-248.

[14Bibliothèque d’Étude et de Conservation, Ms. 2817.
Dans « Adhésion à la banque d’échange », publié dans Le Représentant du peuple, 6 juin 1848, republié dans Mélanges, tome I. Voir, en ce qui concerne son ouverture envers l’École sociétaire, les pages 76-77.

[15« Pour en finir avec Monsieur Considérant », Mélanges, tome I, p. 273-274. Voir aussi son réquisitoire terrible datant de la même époque contre le fouriérisme dans sa « Démonstration du socialisme, théorique et pratique, ou révolution par le crédit », ibid., p. 33-34.

[16Cahier XI des Carnets, NAF 14275.

[17Correspondance, tome IX, p. 85.

[18Notes sur l’Introduction à l’histoire de la philosophie, un cours de philosophie de Cousin, 1 Ie cahier, NAF 18258.

[19Différence de définition soulignée par Proudhon lui-même déjà dans son discours de 1839, De l’utilité de la célébration du dimanche (Paris, Marcel Rivière, 1923, p. 59).



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