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Préface à la version allemande des Quatre Mouvements de Charles Fourier

Walter Benjamin  |  2010 / n° 21 |  janvier 2011



Pour citer ce document

BENJAMIN Walter , « Préface à la version allemande des Quatre Mouvements de Charles Fourier  », Cahiers Charles Fourier , 2010 / n° 21 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article806 (consulté le 4 mai 2017).

Texte intégral

A la publication par l’Institut de Recherches sociales, il y a quelques années, d’un texte du passé, important pour la théorie de la société – L’Esquisse de Condorcet – fait suite désormais un second texte : les Quatre Mouvements de Charles Fourier. L’initiative de cette édition revient au Professeur Gottfried Salomon-Delatour qui, après son retour, et en tant que professeur ordinaire émérite à la faculté des Sciences économiques et sociales de l’Université Johann Wolfgang Goethe, a donné de nombreux cours et séminaires dans le cadre de l’Institut. La triste et brutale disparition de Salomon a réduit à néant les programmes envisagés concernant surtout l’activité éditoriale. Salomon s’était cependant soucié de la traduction de l’ouvrage et avait esquissé une introduction ; sa veuve a eu l’amabilité d’en transmettre les fragments à l’Institut. Il est clair qu’il s’agit là d’un premier jet. Il convenait, tout en respectant les idées ébauchées, d’élaborer définitivement une véritable introduction. Elisabeth Lenk, étudiante auprès de Salomon ayant assisté à ses séminaires, s’est chargée de cette tâche difficile avec autant de délicatesse et de piété que de force intellectuelle féconde. Elle a résolu cette quadrature du cercle de conserver ce qui avait été projeté par Salomon et de produire également quelque chose qui parle pour soi-même et qui lui est propre à part entière. Que Frau Dr. Gertrud von Holzhausen soit très sincèrement remerciée pour sa traduction ; elle n’a ménagé ni son temps ni ses efforts, modifiant et améliorant sans cesse, pour affronter les innombrables problèmes que soulève la compréhension de Fourier. La rédaction du volume était entre les mains de Frau Dr. Margarete Adorno. Il n’y a rien à ajouter au contenu et à l’interprétation théorique des Quatre Mouvements. Tout ce qu’on peut dire c’est qu’au regard de la dogmatisation des principes socialistes qui s’opère dans le bloc de l’Est pour des raisons politiques, des idées qui, très tôt et pas seulement dans ce domaine, ont été rejetées comme utopiques, recouvrent une actualité. Parmi les utopistes, Fourier, le non-révolutionnaire, occupe une position extrême. Personne ne s’expose autant au reproche d’utopisme ; mais chez personne d’autre on ne trouve une doctrine à ce point animée par la volonté de donner un contenu concret à l’idée d’un monde meilleur. Le socialisme n’a pas vraiment tiré bénéfice ni de l’interdiction de penser ce qu’il devrait être ni de sa scientifisation. La condamnation de l’imagination taxée de chimérique s’associa à une pratique qui était elle-même sa propre fin, de plus en plus empêtrée dans le statu quo qu’elle avait envisagé de dépasser. Fourier a sur celle-ci l’avantage de pouvoir radicalement critiquer cette frustration. A lui aussi convient le vers que Karl Kraus écrivit après la mort de Peter Altenberg : « Un fou a quitté le monde et celui-ci reste stupide ».

Mai 1966

T.W. ADORNO, « Vorwort zur deutschen Übertragung der Quatre Mouvements von Charles Fourier », dans Gesammelte Schriften. Suhrkamp, Frankfurt a. M., Band 20.2
Publication originale dans :
Charles Fourier, Theorie der vier Bewegungen und der Bestimmungen. Hrsg. von Theodor W. Adorno. Deutsche Übertragung von Gertrud von Holzhausen. Frankfurt a. M., Wien, 1966.


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