retour au sommaire

Informations diverses

2010 / n° 21 |  janvier 2011



Pour citer ce document

, « Informations diverses  », Cahiers Charles Fourier , 2010 / n° 21 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article810 (consulté le 10 novembre 2017).

Texte intégral

Parcours : de la récupération à la nuisance (à propos de Jaime Semprun)

Dans son discours préliminaire à l’Encyclopédie des nuisances de novembre 1984, Jaime Semprun développe l’idée, matérialisée depuis, d’une contre-encyclopédie « A l’encontre de toutes les tentatives encyclopédiques depuis Diderot, la réalité dont nous partons est l’ignorance. » S’inscrivant dans la suite des critiques de la technique comme Ellul ou Anders qui montrent en quoi, paradoxalement, la technique nous dépossède de l’action sur le monde, il s’agit dans le projet de marquer la distance de la dépossession que la science et la technique rendent palpable. Dans cette distance Semprun voit se générer une forme de révolte qu’il s’agit d’accompagner. L’Encyclopédie des nuisances réalise le projet d’un dictionnaire de la déraison dans les sciences et les arts et rapporte des moments de ce devenir fou de la raison qui définit la nuisance. Directement issus de la mouvance situationniste dont « chacun de nous avait fait ces choix élémentaires qui, pour autant que l’on s’y tienne, gouvernent une vie comme premiers principes hors de discussion » (30) les auteurs de L’Encyclopédie des nuisances prolongent son action critique : « Il s’agit encore une fois de récrire les théories à l’aide des faits, et de les rendre ainsi plus aptes à être introduites dans la pratique. » (35) L’exigence requise sera celle de l’anonymat : « Nous ne pouvons accepter parmi nous que ceux qui répugnent également à devenir fameux dans un monde infâme. L’anonymat permettra en même temps à certains spécialistes de collaborer à notre entreprise sans s’exposer inutilement aux représailles que pourrait entraîner la divulgation d’informations sur les ignominies particulières qu’ils sont en position de connaître. » (40) Une quinzaine de fascicules sont publiés. En même temps L’Encyclopédie des nuisances est une maison d’édition qui fait des livres à l’ancienne à la qualité irréprochable qui publie à la fois des « classiques » oubliés, Lewis Mumford, Maître Tchouang, George Orwell, Günther Anders, et les auteurs « maison » que sont Jaime Semprun, René Riesel, Baudoin de Bodinat. Dans l’Abîme se repeuple (1997) Jaime Semprun montre comment « l’abolition de l’histoire est une sorte d’affreuse liberté pour ceux qu’elle délivre effectivement de tout devoir vis-à-vis du passé comme de toute charge envers l’avenir. » (16) Il y décrit la barbarie à l’œuvre qui fait du monde « un cadavre en décomposition » (9) où la catastrophe est comme attendue. C’est elle qui alimente le Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, livre co-écrit avec René Riesel écrit et publié en 2008. On y lit l’aspect propagande de l’idéologie catastrophique, mais aussi ceci : « Si nous disons de la réalité du désastre qu’elle est inconnaissable par les moyens qui ont servi à la produire, nous ne voulons pas dire par là, on l’aura compris, qu’elle serait pour autant moins accablante que ce qu’on nous en décrit. » (37) Nous comprenons qu’il s’agit ici de poser les bases d’une nouvelle épistémologie en « décalant » la raison vers une autre base. C’est retrouver le fondement de l’Encyclopédie des nuisances, où Semprun expliquait qu’il fallait retrouver une nouvelle forme de rationalité, celle qui devrait gouverner une société libre, où « sur ce terrain débarrassé des fantômes crées par la peur, pourront se déployer rationnellement et poétiquement - et donc aussi se renouveler - les aspirations qui participent du versant anti-historique de la conscience et qui sont aujourd’hui réduites à la parodie impuissante (occultisme et néo-sorcelleries en tout genre). » (18)

Dans Le fantôme de la théorie, publié en annexe de Catastrophisme, Jaime Semprun fait un constat quelque peu désabusé : « Je voudrais exposer ici les raisons pour lesquelles divers essais récents de ‘théorie radicale’ me semblent avoir quelque chose d’irréel, voire de creux, en tout cas de fantomatique, au sens où il y manque, selon moi, ce qui était la chair et le sang, le nerf si l’on préfère, bref la vie des théories révolutionnaires de la société. » (103) Cette chair de la théorie doit viser une explication plausible de la réalité sociale et isoler les objets de la transformation nécessaire. La théorie doit s’inscrire dans une logique de vérité qui ne correspond pas uniquement à une adéquation avec la scientificité : « Il ne lui suffit pas d’être ‘pertinente’, adéquate aux faits, il faut aussi qu’elle parvienne à cristalliser, pour un temps le mécontentement et l’insatisfaction, en leur indiquant des points d’application. » (120) Et c’est sur le triste constat (« On voit bien qu’il n’existe rien de tel aujourd’hui ») que se clôt le discours de Semprun. Comment faire pour qu’une théorie parle aux gens ? Semprun tente le retour à Marx et aux Situationnistes, en particulier à Debord. Son parcours qui envisage le devenir du monde saisi entre la démesure économique, le devenir catastrophique et l’abolition de l’individualité saisie dans la massification déréalisante, dessine les points d’accroche possible pour une théorie révolutionnaire, mais tout autant en repère les limites. Néanmoins les pistes pour une nouvelle rationalité qui se nourrirait de ce que l’ancienne avait refoulé et qui accepterait la dimension poétique, qui a donné corps à l’Encyclopédie des nuisances, outre qu’elle résonne, pour nous en une forme de fouriérisme contemporain, laisse transparaître la possibilité d’une science joyeuse à laquelle il nous convie à travailler.

Jaime Semprun est mort le 3 août 2010, à l’âge de 63 ans. Seule, une brève notice dans Le Canard enchaîné a dans un premier temps signalé sa disparition. Lui, à qui l’on doit un Précis de récupération (Champ Libre, 1976), est désormais prêt pour qu’à son tour la machine infernale de la récupération l’emporte dans le monde des images.

Œuvres : La guerre sociale au Portugal (1975), Précis de récupération (1976), La Nucléarisation du monde (L’Assommoir, 1980, rééd. 1986) parurent aux éditions Champ Libre. Semprun collabora épisodiquement à la revue L’Assommoir (1977-1985). Egalement : Dialogues sur l’achèvement des Temps modernes (1993), L’Abîme se repeuple (1997), Apologie pour l’insurrection algérienne (2001), Défense et illustration de la novlangue française (2005), Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable (2008, en collab. avec René Riesel).

Louis Ucciani

Les Cahiers et le site : deux espaces complémentaires

Depuis le Cahier 20, la majorité des informations diverses est à lire sur le site de l’association, rubrique « Actualités ».

Association d’études fouriéristes - Assemblée générale 2011

La prochaine assemblée générale de notre association se déroulera l’après-midi du samedi 21 mai 2011 à Audenge (Gironde), en relation avec les manifestations qui marqueront le bicentenaire de la naissance d’Ernest Valeton de Boissière (1811-1894), philanthrope fouriériste propriétaire du Domaine de Certes à Audenge et fondateur de la Ferme Coopérative de Silkville (Kansas, USA). Davantage d’informations sur le site charlesfourier.fr au début 2011.

Sur Valeton de Boissière et l’association qui se consacre à lui : http://ernest-valeton-de-boissiere.blogspot.com

Appel pour le prochain Cahier

Toute proposition de contribution pour le Cahier 22 (rubrique « Articles », rubrique « Expérimentations », rubrique « Notes de lecture ») est la bienvenue. Le sommaire est en cours de constitution - trois articles sont d’ores et déjà acceptés. Il sera définitivement établi au printemps 2011.

Un cycle de conférences-débats à Besançon : saison 2

Le succès rencontré par l’initiative de Marie-Ange Cossette-Trudel (« Expérimentations sociales de l’utopie. De la pratique à la théorie »), avec plus d’une vingtaine de personnes à chaque séance, incite à poursuivre l’expérience. De nouvelles séances seront organisées aux beaux jours, à partir de mars 2011, à Besançon, dans un café de la place Marulaz. Elles auront très probablement lieu un jeudi par mois à 18h30. Tous les renseignements utiles seront disponibles début 2011 sur le site.

Cette rubrique est la vôtre. N’hésitez pas à nous faire parvenir toute information susceptible d’y être publiée.






 . 

 . 

 .