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Un prélude brésilien à l’expérience de Reunion ?
Le phalanstère du Saï, 1841-1843

Antonio Carlos Güttler  |  1993 / n° 4 |  octobre 2016



Index

Lieux : Palmital (Garuva, Santa Catarina), Brésil - Rio de Janeiro, Brésil - Sahy ou Sai (São Francisco do Sul, Santa Catarina), Brésil

Notions : Colonisation - Essai sociétaire - Expérimentations - Homéopathie

Personnes : Derrion, Michel-Marie - Jamain, Antoine Joseph - Mure, Benoît (Jules) - Vauthier, Louis-Léger

Pour citer ce document

GüTTLER Antonio Carlos , « Un prélude brésilien à l’expérience de Reunion ?. Le phalanstère du Saï, 1841-1843  », Cahiers Charles Fourier , 1993 / n° 4 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article89 (consulté le 26 septembre 2017).

Texte intégral

L’historiographie brésilienne tend à présenter les dernières décennies du XIXe siècle comme le moment privilégié de l’émergence du socialisme au Brésil. Tant sa pensée que sa pratique sociale auraient été apportées chez nous sous leur forme libertaire par des immigrants européens, et tout particulièrement par des Italiens. Il est certain que ces derniers contribuèrent à fonder des communautés rurales, dont les plus connues furent la colonie « La Cécilia », les colonies de Guararema, de Ivaί, et quelques autres encore. Ils jouèrent également un rôle décisif dans la création des syndicats, dans la mobilisation ouvrière lors des premières grèves, et dans les événements qui marquèrent la naissance du mouvement ouvrier brésilien.

Dans cette optique, l’arrivée des idées socialistes libertaires par l’intermédiaire des immigrants anarchistes aurait coïncide avec un ensemble de transformations qui firent du Brésil monarchiste et esclavagiste une République rurale et oligarchique (1888-1889), laquelle s’engageait parallèlement dans un lent processus d’industrialisation dans les régions du Sud-Est et du Sud puisque de petites industries se développaient dans les villes les plus peuplées (São Paulo, Rio de Janeiro, Porto Alegre et Curitiba).

Mais en réalité, les idées socialistes et de réforme sociale étaient arrivées au Brésil bien avant les immigrants anarchistes des années 1870-1880. Deux Français avaient contribué de manière décisive à les y implanter dès les années 1840 : l’ingénieur Louis Vauthier et le médecin Jules Mure.

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L’ingénieur Louis Léger Vauthier, engagé comme conseiller des Travaux publics à Recife, capitale de la province de Pernambouc, dirigea une équipe d’ingénieurs français et allemands de 1840 à 1846. Il proposa la construction de voies ferrées, la socialisation des cours d’eau, la conservation des paysages naturels. Il élabora aussi des projets visant à contrôler la croissance urbaine, il donna une impulsion aux relevés cartographiques de la région et aux travaux publics d’infrastructure comme les routes, les cimetières, les ponts, le théâtre. Ses initiatives audacieuses et novatrices se heurtèrent fréquemment aux intérêts de l’oligarchie et des secteurs conservateurs. Mais elles ne se limitèrent pas à ses activités professionnelles, puisqu’il s’efforça ouvertement de diffuser les idées socialistes qu’il avait amenées de France, où elles étaient en pleine effervescence.

Son journal nous permet de suivre ses lectures et ses activités. Il contient des indices qui suggèrent qu’il avait même pensé à la fondation d’un phalanstère [1]. Son prosélytisme consista surtout à trouver des abonnés pour des journaux comme La Démocratie pacifique ou La Phalange, et à conseiller l’achat de livres comme l’Almanach phalanstérien, Les Enfants du phalanstère (de Cantagrel), les Notions élémentaires de la science sociale de Fourier de Henri Gorsse, l’Examen et défense du système de Fourier de E. Cartier, la Nécessité d’une dernière débâcle de la politique en France de Considérant, ou encore l’Histoire de l’économie politique en Europe d’Adolphe Blanqui et le Catéchisme d’économie politique de Jean-Baptiste Say [2]. Cette activité allait déboucher sur la constitution à Recife d’un cercle d’intellectuels progressistes, parmi lesquels on notera en particulier la présence de Pedro Antonio de Figueiredo.

Deux ans après le retour de Vauthier en France, Recife fut le théâtre de la révolution dite « Praieira » de 1848. Ce fut le premier mouvement social brésilien à avoir comporté des revendications d’inspirations socialistes. L’action de Louis Vauthier, en contribuant à divulguer les idées de réforme et en particulier celles de Fourier, avait largement aidé à en créer les conditions. Les articles de critique sociale de Antonio Pedro de Figueiredo dans la revue O Progreso, le livre du chef révolutionnaire et compagnon de Bolivar Abreu Lima, O Socialismo, édité à Recife en 1855, s’insérèrent dans ce mouvement de popularisation des idées progressistes venues d’Europe. Elles allaient rapidement atteindre São Paulo et Rio de Janeiro par l’intermédiaire d’un autre Français, Benoît Jules Mure, avant d’être amplifiées par l’arrivée de quelques exilés de la Commune et immigrants anarchistes.

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L’arrivée du médecin Benoît Jules Mure à Rio de Janeiro, capitale de l’Empire, suivit de quelques mois l’installation de Vauthier à Recife. À la différence de l’ingénieur, qui avait un contrat professionnel, l’intention de Mure était de procéder à une expérimentation concrète des idées phalanstériennes sur des terres brésiliennes [3]. Son projet, déjà mûri, de fonder une communauté associative en Amérique du Sud, avait reçu l’appui de l’« Union industrielle », une entreprise de coopération phalanstérienne française fondée à Lyon dans ce but par Mure, Arnaud Jamain et Michel Derrion.

Muni de lettres de recommandation adressées à divers hommes politiques de l’Empire, le Dr Mure n’eut aucun mal à faire publier le 17 décembre 1840, dans le Jornal do comercio de la capitale, un article développant ses idées, et à se faire présenter quelques jours plus tard à l’Empereur. À la suite de cette audience, il obtint la permission d’embarquer sur un navire de la Marine pour rechercher un endroit adapté à son projet.

Il revint à Rio quelques mois après, décidé à s’installer sur les terres de la péninsule du Saί, dans la province de Santa Catarina, au sud de l’Empire. En juillet 1841, la Chambre des députés approuva la décision de lui faire une avance de 64 000 réaux à titre de subvention d’installation, celle-ci devant intervenir au mois de décembre. Un peu avant l’arrivée des premiers Français, Mure signa en son nom propre un contrat avec le Ministère des finances. Enfin, en janvier 1842, il débarqua avec ses compatriotes sur l’île de São Francisco, en face du Saί, à près de trois mille kilomètres donc de l’endroit où travaillait l’autre fouriériste français, Louis Vauthier.

La rapidité surprenante avec laquelle le Français obtint appui et moyens de la part du gouvernement impérial peut s’expliquer par la conjoncture historique que Mure trouva au Brésil, et que sa perspicacité lui permit de déchiffrer, En 1840, le Brésil venait de sortir d’une des périodes les plus agitées de son histoire. Durant les Régences (1831-1840), la crise économique et les affrontements des élites agraires provoquèrent plusieurs rébellions, lesquelles mirent en péril l’intégrité du territoire et des institutions politiques, Pour avoir une idée de ces convulsions sociales qui ébranlèrent le Brésil, il suffit de penser à l’action des forces populaires qui, à trois reprises, prirent le pouvoir dans la « Cabanagem » de la province du Para, ou à la formation de la République du Farroupilha dans l’extrême-Sud.

A l’exception de la République de Farroupilha, tous ces mouvements avaient été défaits ou étaient sur le point de l’être alors que le jeune Dom Pedro II se préparait à monter sur le trône. Bien qu’âgé seulement de 14 ans lorsque Mure arriva au Brésil, il était déjà passé par la cérémonie du sacre.

Même si la situation économique avait commencé à s’améliorer – les exportations de café avaient augmenté –, d’importants problèmes demeuraient. L’esclavage, base de toute la structure socio-économique, était de plus en plus véhémentement attaqué par l’Angleterre, qui bénéficiait en outre de tarifs préférentiels pour la vente de ses produits. Les expériences de colonisation par des immigrants européens au cours des décennies antérieures, avaient grevé le budget de l’État sans amener de résultats notables. Le parti libéral s’était fortifié, et le nouveau gouvernement se devait d’explorer des voies nouvelles. Les tensions sociales, l’immigration, l’esclavage, le développement économique et la modernisation suscitaient des polémiques constituant l’essentiel du débat politique.

C’est dans ce contexte que les propositions du Dr Mure attirèrent l’attention des pouvoirs exécutif et législatif. Rendues publiques lors de la parution de sa lettre-programme de 1840, elles éveillèrent l’intérêt des journaux de Rio de Janeiro, qui publièrent l’année suivante de nouvelles lettres du médecin français, ainsi que des articles favorables à l’implantation de sa colonie industrielle.

On perçoit dans ces textes une certaine identification des projets du Dr Mure avec les problèmes politiques nationaux. Mure fait état des crises dans les industries européennes et de la nécessité de l’émigration, alors que de son côté, le Brésil a besoin d’attirer des colons. Il y a en France de nombreux ouvriers « habiles et honnêtes » qui sont disponibles, en particulier parmi ceux qui sont « capables de construire des machines à vapeur » et qui maîtrisent l’ensemble du processus, depuis l’extraction du minerai de fer jusqu’au montage. Mure insiste sur la modernisation de l’agriculture, grâce « aux machines qui peuvent arracher les arbres », aux machines à vapeur qui tirent des charmes ayant vingt-cinq ou trente socs, et d’autres encore, capables de remplacer des milliers de bras. « Ainsi serait résolu le grand problème de la main-d’œuvre servile : on pourrait surmonter le faux dilemme, qui d’un côté rejette le trafic des Africains, et de l’autre conduit à l’impossibilité de la mise en culture par la race blanche des régions intertropicales [4]. » Le Dr Mure mentionne aussi « la machine à filer de M. Laurent, qui pourrait rendre de si grands services au Brésil, à partir de la matière première dont la culture serait si facile à généraliser [5]. » Il fait encore d’autres propositions : scieries mécaniques et entreprise de colonisation, préparation et exploitation du bois. Mure souligne la possibilité d’utiliser des machines à vapeur pour la navigation, qui serait source de nombreux avantages pour les entreprises privées et l’État en rapprochant les régions côtières entre elles, ce qui remédierait au manque de chemins de fer et renforcerait la Marine. Le retard du Brésil par rapport aux États-Unis s’en trouverait du même coup diminué. Dans son exaltation des progrès scientifiques accomplis en Europe, il affirmait que l’Anglais qui avait inventé l’hélice était devenu membre de l’« Union industrielle » et qu’il était prêt à émigrer au Brésil.

Attentif à la réalité brésilienne, Mure se disait disposé à exploiter les gisements de charbon encore vierges de la province de Santa Catarina, ce qui, en permettant un puissant développement de la région, changerait le cours de la révolution de Farroupilha, laquelle continuait de faire rage dans la province limitrophe : « La guerre du Sud ne prendrait-elle pas fin plus facilement si la fondation de communes d’association mettait sous les yeux d’une population égarée un moment d’ordre et de bonheur pacifique qui serait plus facile à atteindre que l’incertain résultat d’une lutte sanglante [6] ? » Poursuivant sur le problème du Sud, il considérait que les colonies d’immigrants allemands avaient été un échec parce qu’elles n’avaient pas remédié aux « détestables méthodes de culture » utilisées au Brésil, et avaient accumulé des pertes considérables.

En 1841, les écrits de Mure présentent sur bien d’autres points une vision fouriériste pleine d’optimisme, qui imagine « une ère nouvelle pour tout ce beau pays » grâce au « miracle de l’association » combiné au « secours intégral », seul moyen d’éviter échecs, abandons, incidents et autres revers de fortune. La structure de financement serait une banque qui aurait « des yeux et des oreilles » pour secourir les défavorisés, et qui rendrait possible le mieux-être de tous, la rémunération des associés se faisant « en juste proportion de l’habileté et de la moralité de chaque ouvrier ». Un des points à souligner concernait le « système d’éducation unitaire » fondé sur la recherche de « la joie, de l’activité et du bonheur » des enfants, qui abandonnerait la formation traditionnelle des diplômés et des savants pour la remplacer par celle d’ouvriers heureux.

Lorsqu’il décrit l’édifice du futur phalanstère avec tous ses aspects fascinants, le Dr Mure apparaît comme un médium capable de faire parler Fourier lui-même (en 1842, Mure allait réserver le meilleur emplacement dans les terres du Saί pour l’édification de ce bâtiment). Emporté par son optimisme fouriériste, il affirma dans une adresse à l’Empereur, qu’à partir de l’expérience brésilienne « la Terre allait devenir un jardin des délices [7]. »

Cette défense et illustration du rôle fondamental de l’« Association » n’avait pourtant pas exercé de véritable fascination sur les Brésiliens, peu ébranlés par l’insistance du Dr Mure à leur expliquer que le succès de son entreprise reposait tout en entier sur ce concept. Ceux qui approuvaient son projet y faisaient rarement allusion, et quand tel était le cas, c’était pour exprimer des doutes, comme par exemple dans un article publié par le journal Brasil [8].

Notre Patrie va être le théâtre d’une expérience dont dépend peut-être le sort des sociétés humaines. Est-elle réalisable ? N’est-elle pas simplement une des utopies des socialistes modernes ?

Le plus raisonnable d’entre eux. Fourier, n’a-t-il pas imaginé que des chimères ?

La colonie du Saί va apporter bientôt une réponse, et Dieu veuille que sa réponse soit favorable. Si elle l’est, la prospérité aura fait un grand pas en avant dans notre Patrie. En Europe, toutes les classes qui souffrent portent leurs regards vers le Saί ; bon succès à la colonie prospère, ainsi qu’à tous ces esclaves des capitaux, à toutes ces victimes qu’un travail continu au-delà des forces humaines ne préserve pas de la matière, et qui vont nous apporter leurs bras, leur industrie. Si la colonie échoue, si le système de cette association n’est qu’une chimère, comme bien d’autres, nous en tirerons malgré tout des bénéfices : des hommes industrieux, aimant le travail, éduqués, seront venus augmenter notre population.

Cet appui courtois, bien qu’incrédule, au système fouriériste fut une exception. En règle générale, les Brésiliens ne s’intéressèrent qu’aux aspects les plus immédiats, les plus objectifs ou les plus concrets du projet. L’attitude du gouvernement transparaît nettement dans les quatorze articles du contrat signé par Mure, dont seule la onzième clause mentionne le mot « association », et ce au sens d’entreprise privée. En outre, à l’exception de son activité industrielle, timidement suggérée à l’article premier [9], la colonie du Saί se voyait dotée du même statut que les autres colonies agricoles du Brésil.

Le Dr Mure utilisa vraisemblablement cet expédient pour résoudre sans tarder les questions pratiques concernant l’implantation de sa colonie, ajournant de ce fait l’objectif essentiel de son projet. Si ces concessions lui permirent de le rendre provisoirement acceptable aux yeux des autorités brésiliennes, elles allaient s’avérer désastreuses dans ses relations avec ses compagnons français, d’ores et déjà en route pour le Brésil.

Par suite du contrat du 11 décembre 1841, l’avenir de la colonie industrielle allait connaitre des difficultés rédhibitoires. Quand la première centaine de Français amenés par La Caroline du Havre débarquèrent à Rio de Janeiro, les tiraillements entre Mure et l’« Union industrielle » s’accentuèrent.

Dans une lettre adressée à Jamain le 27 mai 1841, Benoît Mure l’avait averti qu’il n’accepterait pas d’accueillir sur les terres du Saί « des hommes contaminés par cette lèpre incurable ». Il faisait ici référence au saint-simonisme qui, selon lui, s’était infiltré dans l’« Union industrielle » en son absence. Un changement des statuts et de la composition de la direction donna à Mure la possibilité de ne plus reconnaître l’association qui comptait dans ses rangs des saint-simoniens et d’écarter Jamain et Derrion des postes de responsabilité. Que ces accusations aient été ou non fondées, cela n’empêcha pas les futurs phalanstériens d’embarquer et d’attendre d’être au Brésil pour remédier à d’éventuelles discordes. Lors de leur rencontre, Mure suggéra qu’un accord devrait être conclu devant le Consul de France ; mais au lieu de se présenter devant ce dernier, il partit par La Caroline pour São Francisco à la fin du mois de décembre, en compagnie de cinquante-cinq Français.

D’autres différends surgirent pendant le voyage et, une fois à terre, Mure eut recours à la police pour s’assurer que les équipements et les provisions resteraient sous son contrôle. Il y eut des scènes de violence et d’intimidation, des échanges d’insultes ; Jamain, Derrion et d’autres colons, que l’on avait laissés à Rio arrivèrent sur ces entrefaites à São Francisco, et devant l’exacerbation des tensions, ils demandèrent l’intervention du Gouverneur de la province. Celui-ci défendit les droits de Mure, qui put partir avec seize Français vers les terres du Saί, en face de São Francisco. Les dissidents restèrent dans l’île de São Francisco jusqu’à ce qu’ils aient acheté de terres sur le continent à proximité du Saί, où ils fondèrent le phalanstère de Palmital.

Au début de l’année 1842, les deux colonies purent, non sans difficultés, commencer leurs opérations.

A l’exception du choix du terrain pour le palais du phalanstère et de la construction d’une résidence communautaire qui abrita trois familles dans la colonie de Mure, on ne trouve ni à Saί ni à Palmital mention de pratiques qui aient eu quelque chose à voir avec une dynamique ou un projet phalanstérien. Quoi que l’on pense de la possibilité d’y parvenir, les obstacles rencontrés ne permirent pas au petit groupe de Français de dépasser le stade de la subsistance. Ces difficultés étaient d’autant plus grandes, qu’ils vivaient dans une région isolée et de forêts vierges, ou les connaissances des travailleurs industriels et des intellectuels citadins n’étaient pas d’une grande utilité.

En outre, le Saί ne se vit pas accorder le restant du prêt qu’on lui avait promis, alors que dans le même temps, Palmital ne disposait pour survivre que de ses ressources propres, au demeurant fort limitées. Le gouvernement ne passa aucune commande de machine ou de bateau, et même lorsqu’un inspecteur demanda la suppression de la treizième clause du contrat, qui interdisait de faire du commerce avec un pays étranger sans passer par un intermédiaire – il s’agissait d’exporter du bois en Uruguay en échange de bétail – cette revendication resta sans réponse. Les deux longs rapports écrits sur la marche de la colonie en 1842 et 1843 font pourtant montre d’un certain optimisme, tout en demandant des dispositions urgentes comme l’envoi de fonds et la passation de commandes, ainsi que des mesures susceptibles d’encourager l’arrivée de travailleurs agricoles supplémentaires et d’arrêter les désertions de colons, qui étaient considérées comme le risque majeur.

Les données concernant le nombre des colons et leur dispersion sont très lacunaires. En ce qui concerne la première centaine d’arrivants, beaucoup restèrent à Rio de Janeiro ou à São Francisco, avant même la fondation de la colonie. Du second bateau, probablement La Neustrie, débarquèrent 117 immigrants dont une bonne partie ne parvint dans aucune des deux colonies. En ce qui concerne La Virginie et Le Curieux, il ne nous est pas parvenu d’autre information que la présence sur le premier de douze charpentiers, qui se séparèrent. Mure mentionne en 1843 l’arrivée d’un autre navire, Le Turenne, qui débarqua au Saί plus de 120 hommes. En 1844, alors qu’il avait définitivement quitté le Saί, Mure affirma qu’il avait pu y faire venir en tout « cinq cents bras libres ». Peut-être exagérait-il ? Cependant, le comte de Ney, représentant de la France à Rio, semble confirmer qu’il y eut un nombre élevé d’arrivants, puisqu’il fit appel aux autorités françaises pour que « soit interrompue la venue de nouveaux colons au Saί, car [il était] impressionné par le nombre de déçus qui, à leur retour de Santa Catarina [venaient] frapper à la porte de la légation en croyant qu’elle leur fournira[it] une aide [10].

Il n’en reste pas moins que le nombre des colons fouriéristes, tant au Saί qu’à Palmital resta toujours très bas, car celui des habitants recensés par l’inspecteur Mafra en 1842 était de 21 pour le Saί et de 42 pour Palmital.

Pourtant, à peine un an après la fondation des deux colonies, les réalisations des immigrants français avaient de quoi surprendre par leur ampleur. Deux forges avaient déjà été construites, ainsi que quelques embarcations de bois, une scierie à vapeur actionnant 17 scies sur les terres du colonel Camacho, une scierie hydraulique, deux huileries, une machine à décortiquer le riz, des chemins et des ponts, dont la qualité du tracé ainsi que la rapidité de l’exécution suscitèrent les éloges de l’inspecteur. Ce dernier signalait encore l’édification d’une grande résidence et une autre plus petite, les travaux préparatoires d’un barrage visant à rendre la rivière navigable, des travaux d’exploitation du bois et de la forêt, des labours et de l’élevage. Toutefois, ces réalisations ne semblent pas avoir satisfait les colons eux-mêmes, car en cette année 1843, un relevé statistique du gouvernement provincial nous apprend qu’il n’y avait plus que 9 résidents français dans ce ressort. En 1844, aucune des deux colonies n’avait plus d’existence officielle.

Nous savons peu de choses sur le devenir des colons. La majorité retourna en France. Quelques-uns partirent pour l’Uruguay, d’autres s’en allèrent au Texas. Nous ne savons pas combien d’entre eux s’établirent définitivement au Brésil, mais l’un d’entre eux au moins, Léon Ledoux, resta dans la région du Saί et y laissa une descendance [11].

Pour sa part, Mure vécut à Rio de 1843 à 1848. Il y installa un cabinet d’homéopathie où il soignait des malades nécessiteux. Il entretint des polémiques opiniâtres avec des médecins allopathes, et fonda le premier Institut d’homéopathie du Brésil. Il continua de faire connaître la pensée de Fourier : outre l’organisation de réunions et de banquets commémoratifs, Mure publia avec d’autres fouriéristes O Socialísta da Provincia do Rio de Janeiro, qui est considéré comme l’un des premiers journaux socialistes du Brésil et de l’Amérique latine. L’ingénieur Vauthier le recevait et le diffusait à Recife.

Le seul souvenir laissé dans notre histoire par le Saί et Palmital est celui d’avoir été la première communauté socialiste expérimentale. Objet de discussions et de polémique à son époque, elle contribua à élargir le débat sur la politique d’émigration, dont on connaît les résultats positifs après 1850. Malgré l’absence d’études plus approfondies, il semble qu’on puisse conclure que cette expérience fut partie intégrante du courant qui encouragea l’essor de la main-d’œuvre libre, laquelle se développa surtout suite à l’interdiction en 1850 de la traite des esclaves africains vers le Brésil.

Le projet de colonie fouriériste s’inscrit aussi dans ces années charnières que furent les années 1840, alors que le Brésil cherchait pour la première fois à être plus indépendant de l’économie anglaise : l’instauration de droits protectionnistes date de 1845. C’est cette dernière mesure qui permit à l’entrepreneur Irineu Evangelista de Souza, baron de Mauá, considéré par certains comme un saίnt-simonien, de promouvoir dans les années 1850 le premier élan industriel de notre histoire. La colonie française ne réussit pas à survivre jusqu’à l’instauration du protectionnisme, qui aurait probablement favorisé son développement. Mais quoi qu’il en soit, elle a eu un rôle précurseur dans les projets d’industrialisation. La décision du gouvernement d’appuyer Mure dans son initiative de colonie industrielle n’est-elle pas la preuve que le Brésil était désireux d’abandonner sa condition d’État esclavagiste et de pratiquer une agriculture d’exportation en entreprenant de s’industrialiser par ses propres moyens ?

La venue des fouriéristes français dans le Brésil des années 1840 accrut la diffusion des idées socialistes et popularisa les projets de réforme sociale qui commençaient à germer dans la pensée européenne. Pendant près de quarante ans, le fouriérisme allait constituer une référence pour les principaux socialistes du pays. Son influence perdura jusqu’à la fin du siècle, tandis que les anarchistes italiens, espagnols et portugais qui arrivaient au Brésil y apportaient un désir similaire de rechercher une nouvelle manière de vivre dans un monde nouveau, qui pourrait transformer l’humanité toute entière.
C’était déjà la même volonté et la même utopie qui avaient amené plusieurs décennies auparavant, de nombreux travailleurs français à débarquer au Brésil pour y créer une nouvelle « Harmonie » dans les forêts du Sud.

(Texte traduit du portugais par Roselís M. Batista)


Antonio Carlos Güttler

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Notes

[1. Sur l’activité de Vauthier et son influence dans les milieux intellectuels du Brésil du XIXe siècle, voir Gilberto FREYRE, Um engenheiro francés no Brasil, éd. José Olympic, Rio de Janeiro, 1960, 2 vols., et Carlos M. RAMA, Utopismo Socialismo (1830-1893), publié au Venezuela, 1980. Ces deux ouvrages font allusion à la colonie du Saί.

[2. Antonio MENDES, Jr, (dir.), Brasil Historia - Texto e Consulta, São Paulo, Hucitec, 1991. vol. 2.

[3Il n’existe pas à ce jour de livre traitant de la colonie du Saί. On peut toutefois mentionner les articles de Henrique BOITEUX, « O Falansterio do Saί », Revista do Instituto de Historia e Geografía de Santa Catarina, Florianopolis, vol. XII (1944), et Carlos da Costa PEREIRA, « O Falansterio do Dr Mure », A Noticia, 30 janvier-19 juin 1992. Cette dernière série d’articles fut publiée dans le cadre des cérémonies organisées par le District de Saί et sa région pour commémorer le cent-cinquantenaire de la fondation du phalanstère. Le professeur Raquel San Thiago de l’Université de Joinville est sur le point de publier une étude sur ce thème.

[4. Jornal du comercio, Rio de Janeiro, 17 décembre 1840.

[5. Id.

[6. Jornal do comercio, 5 avril 1841.

[7. Henrique BOITEUX. « O Falansterio do Saί », art. cit., p. 55.

[8. 14 decembre 1841 ; cf. Henrique BOITEUX, « O Falansterio de Saí », art. cit., p. 68.

[9. « Le docteur Mure accepte l’obligation de recruter en France une colonie industrielle composée d’autant de familles d’autochtones qu’il en faut pour arriver au nombre de cinq cents personnes, et de les transporter jusqu’au fleuve São Francisco do Sul dans la province de Santa Catarina » ; cf. Henrique BOITEUX, « O Falansterio do Saί », art. cit., p. 66.

[10. Information de Alberto Rangel, citée par Carlos da Costa PEREIRA dans « O Doutor Mure ››, article figurant en annexe de Um engenheiro francês no BrasiI , op. cit., p. 483.

[11. Aurelio Alves Ledoux, descendant du phalanstérien Léon Ledoux est aujourd’hui président de l’ASCOREDI (Association communautaire et représentative du District du Saí), qui a organisé la commémoration du 150° anniversaire de la fondation du phalanstère du Dr Mure.



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