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Les fouriéristes au Texas, du rêve à la réalité

Bruno Verlet  |  1993 / n° 4 |  octobre 2016



Index

Lieux : Etats-Unis - Réunion, Texas - Texas, Etats-Unis

Notions : Essai sociétaire - Expérimentations - Société du Texas - Travail

Personnes : Bureau, Allyre - Cantagrel, François - Considerant, Victor - Savardan, Auguste - Simonin, Amédée

Pour citer ce document

VERLET Bruno , « Les fouriéristes au Texas, du rêve à la réalité  », Cahiers Charles Fourier , 1993 / n° 4 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article91 (consulté le 14 novembre 2017).

Texte intégral

La question centrale du type de communauté établie par les fouriéristes au Texas ou ailleurs ne peut être indéfiniment éludée, même si ces derniers occultèrent toujours l’aspect concret de leurs entreprises, depuis le premier échec de Condé-sur-Vesgre, du vivant du maître, en 1833. Quelque vingt ans après la mort de Charles Fourier (1837), son successeur à la tête de l’École sociétaire, Victor Considerant, arrive au Texas en 1855 pour diriger une colonie créée à son initiative quelques mois plus tôt. Les documents disponibles permettent de retracer en termes clairs la préparation et l’issue de l’aventure au niveau des concepts qui nous retiendra ici. Le déroulement des faits est donc supposé connu dans ses grandes lignes.

Selon leurs propres dires, les phalanstériens français ont émigré dans l’Ouest américain pour y mettre en pratique, mieux qu’ils ne l’auraient pu faire chez eux, un type de vie commune, d’association exemplaire. Comment la concevaient-ils en l’occurrence ? Comment la vécurent-ils une fois sur place ? Quels écarts peut-on noter entre attraction rêvée de loin et attraction vécue dans les épreuves quotidiennes : le groupe en ressort-il grandi et mieux soudé, ce qui était le but premier de l’expérience ?

Atteindre un degré supérieur d’ham1onie par le partage partiel des biens et total des tâches, par le choix d’un mode d’existence et de contacts plus spontané, donc plus créatif, on reconnaît là les grands thèmes qui ont rendu Fourier célèbre et ses disciples écoutés pendant le deuxième tiers du 19e siècle. L’exemple de Réunion, près de Dallas permet ainsi de tester la résistance aux faits d’idées en vogue, but proclamé par Fourier dès son premier livre [1] : « Je représenterai l’Ordre combiné en action. »

*

Une précision d’abord. Considerant n’a jamais voulu, il faut lui en donner acte, créer en Amérique un phalanstère au sens strict, du moins au départ. Dans son livre Au Texas [2], il met en garde ceux qu’il entraîne dans l’aventure contre une telle ambition, prématurée à ses yeux :

Cette proposition ne dit pas aux Phalanstériens : venez faire au Texas la première expérience du mécanisme sériaire : arrivez ; nous nous constituons sociétairement et nous fondons le Phalanstère [...] Ainsi, quoique le but ultérieur et spécial des Phalanstériens soit bien l’expérimentation de leur procédé social, ceux-ci – et je donnerais un conseil analogue aux représentants de toute autre conception systématique nouvelle –doivent bien se garder de vouloir employer, d’emblée et de détermination préconçue, le régime social qui est leur but, comme moyen de la colonisation [...] Il s’agit de créer, sur un théâtre où toutes les ressources de la nature s’unissent à de très heureuses circonstances économiques, un vaste champ d’activité sociale ; d’y assurer d’abord la prospérité collective, non pas en débutant par des innovations et des expériences, mais en y important et y combinant, dans des conditions de prévoyance et de solidarité pour l’ensemble en même temps que de pleine liberté pour l’action individuelle, les instruments éprouvés, les connaissances et les procédés techniques déjà créés et usités ailleurs.

Dans un complément au livre initial, il revient quelques mois plus tard sur ce point :

On était habitué, dans la situation antérieure de l’École, à attendre le premier appel de Réalisation sous la forme d’une proposition d’expérience directe et exclusive du régime phalanstérien. Une situation et des conditions nouvelles sans rien changer à nos principes, à nos vues et à notre but propre d’École, réclament et nous offrent, pour atteindre ce but, des formes nouvelles et beaucoup plus larges. Et voici que l’apparition de ces formes nouvelles – qui nous mènent à ce but même, à l’expérimentation du régime phalanstérien, avec une promptitude, une certitude et une facilité inespérées – déroute quelques-uns des nôtres au point de leur faire penser et dire, tout en annonçant leur concours, qu’ils voient avec douleur le Phalanstère renvoyé aux générations â venir, qu’ils comprennent bien que je renonce moi-même à l’espoir de toute ma vie, et qu’au fond j’ai préparé l’Ecole à cette résignation dans mon Rapport !

D’autres admettent que nous nous proposons très décidément de faire l’expérimentation du régime sociétaire au sein de la Colonie ; mais il leur semble que rien n’est assuré et ils supposent même tout compromis sur ce point si le Phalanstère n’est pas décrété comme étant, obligatoirement et d’avance, le régime de la colonie. » (p. 187)

De même qu’il se refuse à préconiser d’emblée la formule stricte du phalanstère, Considerant opte pour une approche souple des problèmes liant capital et travail :

Le principe supérieur en bonne pratique, connu de tout le monde aujourd’hui, s’exprime par ces deux mots : simplifier les mécanismes et diviser les fonctions, et concluons, sans crainte de nous tromper, que la Société de colonisation doit faire de la colonisation, de la colonisation générale, libre et pour tout le monde, c’est-à-dire acquérir et préparer les terres de la colonie, les peupler des meilleurs éléments possibles en tous genres ; et que les expérimentations des idées, les réalisations sociales de tout ordre, doivent être exclusivement le fait de ceux qui les voudront et qui les devront pratiquer librement sur le terrain. Nous y serons sur ce terrain et y pratiquerons les nôtres. Comment ? Comme il nous plaira ; c’est tout ce que pour l’instant il suffit d’établir. (pp. 192-193)

Plus tard, « à la veille de quitter l’Europe » (p. 299) dans un texte daté de « Bruxelles, premiers jours de janvier 1855 » (p. 324) ajouté à la seconde édition de son livre, il précise ainsi sa pensée :

Le Capital est pour nous du Travail accompli, accumulé, du Travail économisé et nous avons toujours visé, non pas à le sacrifier au Travail mais à réconcilier, en les associant, ces deux éléments essentiels de la production. Au reste, le champ de notre Colonisation une fois ouvert, il y aura place, je le répète, pour toutes les expérimentations, pour toutes les entreprises et toutes les doctrines. Ceux qui voudront faire du communisme en feront là, librement, entre eux et à leurs risques et périls. Mais nous avons d’abord à ouvrir ce champ et, pour ce faire, je doute fort que la mise du Capital à la portion congrue fût un bon procédé pratique. Je ne le recommanderais à personne en pareille circonstance. On est libre d’en essayer [...] Chez nous, le Travail n’aura que deux tiers, moitié peut-être du tout, c’est-à-dire du produit de son association avec le Capital ; mais, si ces deux-tiers ou cette moitié s’élèvent à dix fois, vingt fois ou cent fois votre TOUT, il me semble que le Travail n’aura déjà pas si mal fait ses affaires dans l’Association.(p. 306-308)

Flexible sur la forme d’association à établir au départ, Considerant se prononce par contre à plusieurs reprises de façon catégorique sur le calendrier et le rythme des opérations :

L’idée générale et première est la fondation de toutes pièces, sur terres libres, au Texas, d’une société nouvelle non seulement dans son existence, mais nouvelle encore par son caractère [...] Elle se propose d’asseoir sur un développement rapide de grande prospérité matérielle la réalisation du Progrès social dont elle proclame le dogme moderne.(p. 86)

Le premier noyau fondé devient naturellement, lui-même, instrument de préparation de nouveaux terrains, pour de nouveaux établissements, dont l’Agence de colonisation et ses correspondants ont continué à composer les cadres de personnel pendant les premières installations. L’opération primitive se répète maintenant par l’emploi des forces coloniales acquises, et ainsi de suite.(p. 88)

Dans l’hypothèse que nous suivons, ce que nous avons appelé la phase initiale serait d’une très courte durée. Les six premiers mois, après l’achèvement de la préparation, suffiraient à l’installation de la population agricole et des industries de nécessité. Les éléments plus particulièrement propres à l’organisation de l’éducation sociale, des arts, des sciences et du raffinement collectif pourraient être reçus, en assez grande proportion déjà, durant les six derniers mois de l’année, et l’établissement entrerait, avec l’arrivée de ceux-ci, dans sa seconde phase. Pendant que ces faits s’accomplissent, les prévisions des faits afférents à l’année suivante ont leur cours. Les relations et les agences extérieures n’ont cessé de s’étendre ou de se développer. La colonie possède déjà, sur les lieux, une imprimerie, et son journal fait régulièrement connaître le mouvement de ses affaires. Elle fonctionne à la fois comme foyer d’idées, de réalisation et d’attraction. Les forces dont elle dispose lui permettent d’exécuter, sur des points ambiants, convenablement choisis, la préparation de nouveaux milieux destinés à recevoir des colonnes d’immigration de plus en plus considérables. (pp. 134-135)

Reprenant et confirmant ce même calendrier en deux temps, six mois de phase préparatoire suivis d’une colonisation approfondie, il décrète un peu plus loin :

Donc. dès qu’on suppose un premier noyau établi, une tête de pont jetée sur les terres de la colonie, et le mouvement régulièrement imprimé à l’immigration, deux ou trois ans pourraient à peine s’écouler, au pis-aller, avant que surgissent les expérimentations sociales, et cela, au sein des conditions les plus désirables.(p. 150)

L’auteur se gausse par ailleurs de la durée excessive pour lui, vingt et un ans, fixée en droit par ses statuts à la compagnie coloniale au moment de sa création :

Statuons donc hardiment que la Société de colonisation aura pour fonction d’acquérir des terres dans la mesure de son capital, d’y faire les préparations nécessaires à l’installation d’une colonisation progressive ; mais qu’à mesure qu’elle recevra le prix des terres cédées par elle, elle devra offrir la distribution de ses rentrées à ses actionnaires [...] La véritable fonction de notre Société c’est sa liquidation. Plus vite elle liquide, plus vite elle accomplit son œuvre ; car elle liquide en vendant ses terres, et en vendant ses terres, elle fait et établit des colons [...] En d’autres termes, l’industrie principale de la Société en tant qu’affaire consiste dans la production de plus-values territoriales. Ceci posé, il est évident que ces plus-values se manifesteront dès les débuts des opérations, et il est certain d’ailleurs qu’elles pourront avoir atteint déjà des valeurs considérables avant qu’il soit possible ou convenable de les réaliser en espèces. Or je dis qu’une telle situation appelle et exige un règlement particulier des intérêts et une nouvelle innovation sur les procédés des affaires ordinaires. Dans celles-ci, il est de règle qu’on ne répartisse que des bénéfices réalisés, formellement réalisés en espèces. Hé bien ! dût la routine se cabrer, crier à la violation des principes les plus sacrés, au crime de lèse-majesté des saines doctrines financières et commerciales, nous procèderons d’une tout autre manière : nous répartirons nos plus-values à mesure qu’elles se produiront dans l’avoir social, sans attendre et, toujours même, avant qu’elles soient réalisées en espèces. (pp. 202-205)

Et il affirme le bien-fondé de son raisonnement d’un ton encore plus sûr :

Or, il y a deux manières de procéder à l’exécution de ce premier centre. 1° On peut l’entreprendre aux frais, risques et périls de la Société générale ; 2° Ou bien, on en peut faire l’objet d’une Société particulière, qui s’en chargerait à ses frais et risques, en traitant avec la Société générale, laquelle n’interviendrait alors que comme fondatrice, protectrice et commanditaire, prenant d’ailleurs toutes ses sûretés.

A tous les points de vues, ce second mode est incontestablement préférable, et il est clair comme le jour qu’en l’adoptant nous entrons, du premier pas, dans une voie d’une sûreté absolue pour la Société générale. Celle-ci, en effet, se trouve ainsi déchargée, dès le début, de tous soins et de toutes opérations particulières dans l’œuvre de la Colonisation. Elle ne reste, si l’on veut permettre l’expression, exposée qu’à des bénéfices, puisqu’elle n’intervient pas, même au début, dans les dépenses, les travaux et les affaires d’application et d’exécution qu’on pourrait considérer comme chanceuses dans l’entreprise.(pp. 312-313)

Telles sont les grandes lignes du projet établi, après un premier voyage d’exploration sur place, par le chef de l’École fouriériste et proposé à ses adeptes : une association aux contours souples, de forme non phalanstérienne à l’origine mais commerciale, bien qu’unissant par des liens étroits capital et travail. Une programmation serrée permettant de répartir rapidement les fruits de la richesse acquise en commun, le dessein de Considerant se présente sous un jour précis et favorable au moment où s’ouvre l’appel de fonds destiné à couvrir les achats de terres au Texas : 1 million de dollars, soit plus de 5 millions de francs de l’époque, un montant ambitieux dont le cinquième seulement sera souscrit en final.

*

Au rude contact des réalités coloniales, l’expédition prend vite une tournure moins idyllique. Le style de vie égalitaire promis au départ, l’épanouissement de chacun par le travail et l’échange vécus en commun, la solidarité enfin dans la prise des décisions concernant la vie collective ou dans les conséquences de leur application à la base, sont trois points de doctrine que les documents disponibles permettent d’examiner.

Sur le premier, un seul rôle des travaux quotidiens a été conservé, qui détaille la répartition des tâches pour la journée du 22 juin 1855 [3]. Il mérite d’être reproduit.

Travail Personnes Jougs
Recherche et reconduite des bœufs 4
Soin des chevaux 3
Charpentiers 8
Menuisiers 6
Débitage des arbres 4
Tonneliers 2
Voitures sur Dallas 2 3
— aux bois 2 4
— à l’eau 2 2
Laitiers 2
Plantation de pommes de terre 4
Battage du blé 3
Jardinage 3
Briquetiers 2
Puisatiers 2
Fabricat. tuyaux pour la pompe 2
Cuisine 12
Boulangers 2
Boucher 1
Recherche du raisin 1
Buanderie 5
Couture 6
Cordonnier 1
Tailleur 2
Garde-magasin 1
Comptable 1
Malades et indisposés 12
Médecins 3
Chefs d’ordre 6
Complément 7
En route 2
Total 113

Dans cet ordre du jour figurent 100 noms de personnes, non reproduits ici, pour 113 mentions (certains y figurent sous deux rubriques) et surtout pour 106 membres recensés de la colonie à cette date (la différence doit provenir des enfants en bas âge). Quelques Américains venus en avant-garde avec l’ingénieur Cantagrel, premier directeur de la colonie, sont encore présents ; ils repartiront bientôt. Le nombre d’indisposés s’explique par le fait que le groupe du docteur Savardan, le plus important à émigrer au Texas dans le cadre fouriériste (43 au départ de la France) n’était arrivé que depuis une semaine et beaucoup se reposaient des fatigues du voyage. Une colonne de Suisses, forte d’une trentaine d’éléments, et qui clôtura la première campagne d’immigration, n’arriva que trois semaines plus tard.

Un colon explique dans une lettre [4] comment fonctionnait la répartition des tâches :

Chaque soir, les chefs de groupe (ils sont une douzaine qui le jour promènent leur talent) se réunissent et dressent un programme ; vis-à-vis de chaque nom d’ouvrier est indiquée la besogne du lendemain. Le matin, chacun, après avoir déjeuné, s’en va voir sur le programme affiché ce qu’il lui est prescrit de faire et se rend à son travail sans discuter. Nécessairement, il arrive qu’un menuisier doit aller faire le bûcheron, de par le programme, le bûcheron doit aller creuser un puits, etc. Donc, lorsqu’il s’agit d’initiative ou de faculté productive, le travailleur, à la colonie n’a pas besoin de s’en préoccuper ; MM. Considerant, Cantagrel, etc., et consorts s’en chargent.

Début août, un autre document [5] fixe les rémunérations de base à la colonie.

Rétribution du travail

Par jour de 10 heures Minimum assuré Total
1ère classe 0,55 $ 1,65 $
2e classe 0,50 $ 1,50 $
3e classe 0,45 $ 1,35 $
4e classe 0,40 $ 1,20 $
5e classe 0,35 $ 1,05 $
6e classe 0,30 $ 0,90 $

Considerant explique ainsi la différence entre les deux colonnes :

En raison de la double nécessité de ménager le capital monétaire et d’associer la fortune des travailleurs à celle de la colonie, il a été stipulé que, sur les chiffres de salaires attribués à chaque genre de travail, 1/3 seulement serait payé couramment (en jetons de la Société équivalents à la monnaie du pays) et les 2/3 réservés pour entrer dans la Société à titre de capital actionnaire.

Il ajoute une clause qui élargit l’éventail hiérarchique :

Il y a en outre un certain nombre de travailleurs, chefs de service qui, rétribués au mois à raison de 54 dollars, reçoivent 18 dollars par mois, à titre de minimum assuré.

Il omet de soumettre au régime commun les quelques dirigeants de la Société dont le salaire, fort raisonnable au reste, est fixé par les statuts ou par la gérance en Europe. Cette clause de retenue va soulever des protestations multiples chez les fouriéristes au Texas. Le prix des services offerts par la Société à ses membres est fixé dans le même document. Prix de la nourriture : 22 cents par jour pour les hommes, 21 pour les femmes et 6 à 12 pour les enfants suivant leur âge, le tout en table commune. Prix du logement, 20 cents par mois en dortoir, 60 dans une chambre partagée et 1 dollar 80 dans une chambre privée.

Certains jugèrent modéré le coût des prestations et équitable le régime d’ensemble. Témoin ce pensionnaire dans une lettre à sa famille [6] :

Pour moi, jusqu’aujourd’hui, je ne savais pas encore ce que je pouvais gagner ; mais je crois que si nous réussissons je ferai beaucoup, car ma journée est basée comme la 2e classe des travailleurs, c’est-à-dire sur 1 dollar 1/2. Je touche donc pour mon tiers 50 cents, et pour tous mes besoins par jour j’ai assez de la moitié. Nous courons aussi la chance de ne gagner que notre nourriture, car si les produits ne dépassent pas notre tiers nous n’aurons rien à reprendre, mais notre terre aura acquis de la plus-value.

D’autres les critiquèrent, en constatant que tout le monde n’était pas logé, ni même nourri, à la même enseigne. Dans le livre publié à son retour en France, le docteur Savardan signale que Considerant se fit construire par les colons « un petit chalet suisse », prétendument sur ses deniers, comme ses chevaux et sa voiture privée [7] : « Tout cela qui n’avait pas coûté moins de mille dollars et qui paraissait ou avait été annoncé comme des dépenses personnelles, notamment la maison, tout cela resta au compte de la société de Réunion » (p. 243). Le même se plaint de passe-droits manifestes en cours de repas :

Quatre grandes tables étaient dressées autour de la salle à manger. Chacune d’elles était servie d’un grand plat de potage et d’un grand plat de viande qui circulaient à la ronde ; mais malheur aux derniers arrivants ou à ceux qui recevaient le plat les derniers. Très souvent le plat était vide, et il n’était pas toujours facile d’obtenir des suppléments, surtout si l’on n’avait pas les bonnes grâces du maître d’hôtel.(p. 191)

Le comptable Simonin [8] constate l’année suivante des abus aussi patents et un coulage généralisé :

Si on vérifiait le travail fait aux bois depuis environ six semaines [...], ce ne serait pas moins étonnant. Bourgeois a dit qu’il donnait à messieurs les abatteurs de bois un dîner de vingt cents : il leur faut du sucre, du café, du whisky, etc., et ils paient 22 cents pour 3 repas. Ces bûcherons improvisés, pour compenser le surcroît énorme de dépense que coûte leur dîner, chassent et pêchent à la ligne au lieu d’abattre du bois ; ils mangent le gibier qu’ils tuent pendant qu’on les croit occupés à la coupe du bois. Le repas champêtre est, en effet, plus attrayant que la coupe des futaies ; on n’est pas phalanstérien – fainéanstérien, comme dit le docteur – pour rien. (p. 122)

D’autres colons se plaignent du manque de participation directe de l’agent exécutif et de son entourage aux travaux manuels de la colonie – c’est à leur encontre que l’adjectif "fainéanstérien" fut d’abord créé – et formulent une critique plus acerbe sur sa manipulation des instruments de pouvoir. Comme le narre un correspondant déjà cité à un destinataire en France :

À lui seul, il a plus de cent fois autant de voix que tous les autres. Les chefs de groupe n’en appellent pas moins cela le suffrage universel. Tu vois qu’il ne s’agit que de bien interpréter les choses pour les conduire à bonne fin. M. Considerant est donc pacha d’emblée [9].

Ce correspondant interprète une des mesures édictées sans concertation préalable par un Considerant autoritaire et lassé, malade sans doute, qui vont le couper définitivement de sa base. Remises dans un contexte global, elles portent sur l’esprit autant que sur la nature formelle des rapports liant les immigrants à la société de colonisation et il faut s’y attarder. Le 7 août 1855, de son propre chef et sans plus avertir Paris que les colons sur place, l’agent exécutif – c’était son titre exact – décrète le transfert du domaine de Réunion à une filiale à créer, avec des clauses précisant d’une part de façon hâtive les rapports entre capital et travail, et faisant d’autre part endosser par la base, sans lui demander son avis, le poids des décisions et dépenses dont la direction se soulage du même coup [10].

La Société générale cede et apporte à la Société de Réunion les terres constituant actuellement le domaine de Réunion et ses dépendances, formant une superficie totale de 12.286 acres (environ 5.000 hectares), ladite cession comprenant les constructions et les travaux de toutes sortes, exécutés sur ledit domaine, les animaux, outils, machines, approvisionnements, etc., acquis par la Société générale en vue de Réunion. Cet apport, évalué à 50.000 $ (250.000 fr), est représenté par 400 actions de la Société de Réunion, acquises à la Société générale [...]

Lors de la répartition des bénéfices et plus-values de l’exercice, il est fait compte, avant tout partage, au capital et au travail de la somme nécessaire pour compléter : au capital, moitié de l’intérêt courant ; au travail, moitié du salaire stipulé ; soit 5% au capital, et de 2 fr. 25 c. à 4 fr. 12 c. par jour au travail. À ce moment la Société générale intervient pour recevoir le 20e des bénéfices et plus-values restants. Ce prélèvement fait, les avances du capital et du travail sont parallèlement couvertes jusqu’à complément des 10% d’intérêt pour l’un et des salaires entiers pour l’autre. Ces compléments de parts sont payés, au capital comme au travail, en actions de la Société de Réunion. Le reste des bénéfices et plus-values est réparti entre tous les associés, proportionnellement aux parts attribuées à chacun d’eux.

Mieux préparée, cette mesure aurait dû moins surprendre, car l’agent exécutif avait averti dans son livre que la Société générale délèguerait localement diverses tâches de colonisation et pourrait ne pas se maintenir dans un rôle de maître d’ouvrage. Mais, unilatéralement établi, ce train de mesures ne pouvait que dresser davantage la base contre l’inaction pratique et les empiètements maladroits de l’agent exécutif, freinant toute initiative dans la colonie. Ainsi, la représentation des colons dans la société filiale, prévue par les nouveaux textes, apparaît plus nommée qu’élue et n’inclut au départ que des « actionnaires-fondateurs » au nombre de 6 ; Considerant alla jusqu’à suggérer les noms des deux représentants des « bailleurs de travail » qui devaient être élus par la base ; elle les rejeta et y substitua les siens propres.

L’ensemble des clauses improvisées fut très mal perçu par les colons, dont certains ne tardèrent pas à partir ; quant au groupe des Suisses, devant le désordre apparent de la colonie, il avait dès le mois précédent en grande partie refusé d’y vivre ou d’en devenir membre et, à peine débarqué, avait fait sécession. À Paris, avant même de connaître ce dernier incident, le Bulletin d’octobre reflète un certain flottement :

Sur nos 128 immigrants, improvisés au commencement de cette année et arrivés à Réunion dans les premiers jours de juillet, 95 se sont groupés pour former la société d’exploitation de ce domaine ; 33 ont préféré tenter isolément la fortune industrielle et commerciale dans les environs de la colonie plutôt que d’accepter les travaux mis à l’ordre du jour et les conditions d’avance demandées au travail comme au capital par la société de Réunion. (p. 5)

Placée devant le fait accompli, la gérance en France ne peut que désapprouver l’action malencontreuse de son représentant, qui la prive vis-à-vis de ses actionnaires de tout gage foncier, une simple créance sur la société filiale étant offerte à la place. La vague de départs va par ailleurs polariser l’attention au Texas sur le problème épineux du remboursement des avances en travail et des titres souscrits en capital, entraînant des réactions en chaîne de ceux-là même qui souhaitaient rester. En résulteront la démission et bientôt le départ du directeur Cantagrel, qui refuse d’obtempérer à une nouvelle mesure de Considerant au printemps 1856 (cf. Bulletin du 20 août, p. 22) :

Par décision prise en date du 7 mai 1856, le directeur de Réunion a été autorisé a entrer en négociation avec les porteurs d’actions de la Société générale ou de la Société de Réunion qui désireraient appliquer leurs titres, soit en prix de location, soit en acquisition de terres que le Conseil croirait pouvoir aliéner dans l’intérêt commun desdites personnes et de la Société.

En fait, comme le signale le Bulletin lui-même, cela ouvre « la voie aux établissements particuliers », une démarche qui va à l’encontre d’une œuvre de colonisation collective et surtout de l’idéal phalanstérien. Le docteur Savardan avait mis en garde l’agent exécutif dans une note du mois précédent, qu’il reproduit dans son livre :

Je suis donc forcé de dire que si, en vertu d’un coup d’État, on détruit actuellement la société de Réunion, on commettra un acte injuste et, de plus une faute irréparable. Parmi les immigrants, il n’y en a pas dix sur cent qui veulent le morcellement et moins encore qui puissent commencer et surtout continuer la vie de settlers. Vous ferez donc des salariés ou des congédiés. Dans le premier cas, prendront-ils aux affaires du maître qui les emploiera plus d’intérêt qu’ils n’en prennent à leurs propres affaires, et coûteront-ils moins ? Non, ils rétrograderont rapidement et haineusement dans la voie d’amélioration dans laquelle ils sont véritablement entrés et ils ruineront la caisse. Dans le second cas, il est certain que, si l’agence exécutive veut braver l’immense cri de réprobation qui s’élèverait contre elle, la gérance proteste énergiquement contre une semblable pensée. (p. 177)

Quant aux gérants et actionnaires de Paris, leur réaction tarda quelque peu – il fallait tenir compte des délais de courrier et de leur désarroi devant tant de mauvaises nouvelles – mais ils avaient compris dès l’été 1856, comme en témoigne le Bulletin déjà cité, que la première étape du plan d’aménagement et même la colonisation d’ensemble, si elle pouvait encore être sauvée, durerait plus longtemps et se réaliserait moins favorablement que prévu :

C’est la loi de l’expérience et des événements qui veut ainsi que nous considérions, pour la grande immigration, la première campagne comme à peu près perdue et qui nous oblige à suivre pour los opérations nouvelles la voie d’une excessive prudence qui est celle du succès infaillible. Nous n’y pouvons rien, et nous nous éclairons comme tout le monde, dans la pratique. Puisque l’événement démontre qu’il fallait deux ou trois ans pour préparer ou asseoir sûrement au Texas des fondations de colonies européennes que nous avions espéré installer plus vite, obéissons tous à la force majeure de l’événement. (p. 26)

La même page avait donné une indication sur le nombre de colons des deux premières années restés ou à rassembler plus tard dans ce centre initial :

Ce champ de Réunion est limité, circonscrit […] il n’est pas probable qu’il puisse, avant trois ou quatre ans, doubler son effectif normal actuel qui doit varier de 150 à 200 âmes.

Deux décisions brusques vont à nouveau modifier la situation sur le terrain début juillet l856. Harcelé depuis des semaines par l’ensemble de la colonie sur la faible part des salaires payée au comptant, Considerant semble soudain d’accord, à titre de transaction définitive, pour en régler non plus le tiers, mais la moitié aux intéressés. Il s’engage le 7 juillet à signer le lendemain un protocole en ce sens avec les chefs d’atelier (il faut dire qu’au fil des mois le conseil des délégués avait perdu tout rôle représentatif). Mais, le jour suivant, Considerant avait disparu, et il ne regagna jamais plus la colonie, dont le directeur démissionnaire était aussi sur le départ.

Le hasard veut que ce même 8 juillet le comptable Simonin, sa mission au Texas terminée, débarque aussi à Paris, mandé par la gérance à qui il décrit l’état de chaos de la colonie et le délabrement moral de Considerant. Son journal du printemps montre clairement les conclusions auxquelles il était parvenu sur les deux points :

Le désordre dans le travail est à son comble. Chacun fait ce qu’il veut et comme il l’entend. Il n’y a point de direction, point d’organisation, point de contremaîtres, point de responsables. Ceux qui vont aux bois, aux champs, à la conduite des bêtes, s’arrangent chacun à sa guise. Ils cherchent tous à se contrarier les uns les autres, à se faire la loi les uns aux autres : ils veulent tous avoir les attelages de leur choix. (21 avril 56, p. 127)

Cantagrel et le Dr Savardan sont allés chez Considerant, qui les avait mandés pour parler du plan de dissolution. Ils disent tous les deux qu’on ne peut pas parler avec Considerant parce qu’il a toujours la parole et que son esprit déménage. Il parle de rompre l’association et ne sait pas ce qu’il veut faire ensuite. Le Dr Savardan va écrire d’avance les observations qu’il a à lui présenter, afin d’être sûr d’être entendu. (17 avril, p. 126)

Sur l’agent exécutif lui-même le jugement de Simonin peut être lapidaire : « Il est ou fou ou très déloyal » (p. 158), Il s’étonne ailleurs plus longuement de

l’envoi d’un homme comme Considerant à la tête d’une entreprise où il fallait mettre un homme d’une solidité humaine, d’une activité trois fois prodigieuse, connaissant très bien la science financière et commerciale, ayant des notions pratiques et positives sur les affaires en général, un homme qui fût dans la force de l’âge et qui fût capable d’organiser pratiquement et subitement toutes choses (et tout était à créer et à organiser) dans un pays neuf, un homme enfin qui eût une volonté à démonter les plus mutins et les plus résolus, ayant en même temps des notions suffisantes des choses, des affaires et de la langue du pays dans lequel on avait à opérer. (p. 131)

La subite disparition de Considerant, jointe au fait qu’il s’était inexplicablement abstenu de tout courrier avec le siège de Paris pendant plus de six mois, ne fit qu’accélérer en août 1856 la décision d’envoyer un des gérants, Allyre Bureau, s’installer au Texas. L’assemblée générale des actionnaires, où sont soumis, début septembre, les premiers comptes publics de la société, se déroule donc dans une atmosphère tendue, Bureau, sur le départ, y déclare notamment au nom de la gérance :

M. Considerant, chargé de la double responsabilité de fondateur et d’Agent exécutif, réunissant en lui pour ce qui concernait les opérations actives, tous les pouvoirs et conséquemment tous les devoirs, n’a pas traversé impunément cette crise. Que la confiance ait été amoindrie, fortement ébranlée, détruite même dans certaines localités en Europe, nous ne nous en étonnons pas. Ce qui s’est passé jusqu’à présent répond trop peu aux espérances conçues lors du lancement de l’affaire pour qu’il en pût être autrement. Les mauvaises nouvelles sur certains points, l’absence complète de correspondance sur d’autres, ont produit le même effet de doute et de découragement auquel, cependant, nous sommes heureux de le dire, ont échappé la plupart de nos actionnaires, même de ceux qui recevaient directement les communications alarmantes. (Bulletin, p. 30)

Le président du conseil de surveillance, M. Devay (un ancien du temps de Condé-sur-Vesgre), qui démissionne d’ailleurs le jour de l’assemblée, se montre plus direct encore :

Dès avant le mois d’octobre 1855 nous avions instamment demandé que le compte des dépenses faites par l’agence exécutive nous fût soumis le plus prochainement possible. La gérance nous répondit alors qu’elle nous avait elle-même devancés dans le désir d’obtenir ces comptes et que chacune de ses lettres au Texas sollicitait ce travail de la manière la plus pressante, mais que les embarras et la confusion d’une installation première au désert, le manque d’aptitudes spéciales pour la comptabilité chez les premiers pionniers, et surtout l’éloignement créaient des difficultés qui seraient bientôt surmontées. L’année 1855 s’écoula sans avoir vu arriver ces comptes si impatiemment désirés. Toutefois. il nous fut annoncé par la gérance qu’un agent de la Société à New York. M. Simonin, allait se rendre à Réunion pour y mettre les comptes en ordre et y organiser un secrétariat général destiné à entretenir des rapports réguliers avec la gérance en Europe. Pendant que nous étions si fortement préoccupés de l’obtention de ces documents importants, vous savez ce qui se passait sur le premier terrain de notre colonisation. Une masse assez considérable de terres [...] fut cédée par l’agence exécutive à une Société particulière formée de la plupart des nouveaux colons et une somme importante sur notre fonds social fut également cédée à la Société nouvelle comme fonds de roulement et d’exploitation. En échange de ces valeurs réelles et palpables, la Société générale recevait des actions de la Société nouvelle pour une somme de 50 000 dollars. Le conseil de surveillance ne manqua pas de s’émouvoir à l’annonce de cette transaction [...] ll nous a paru opportun de vous indiquer les inconvénients généraux et spéciaux qui ont résulté, pour la bonne direction de l’entreprise, de la séparation et de l’éloignement entre eux des principaux organes du système de colonisation adopté.

En effet, le siège social est à Bruxelles, la gérance est à Paris, l’agence exécutive et les premiers colons sont au Texas. Les souscriptions et les fonds se reçoivent en Europe ; ils se dépensent en Amérique. Les bras sont à 2 000 lieues de la tête. L’agence exécutive, mandataire de la gérance délégation de l’agence directrice en Europe, achète, vend, transige, manœuvre en tous sens, à une telle distance de ses mandants responsables qu’entre une lettre et sa réponse, il s’écoule trois mois et plus, là où il faudrait la rapidité des communications électriques. Délais énormes et souvent, d’une fatale conséquence [...]

Voilà les graves inconvénients qui préoccupaient le conseil et qui, suivant nous, ne pouvaient pas être contrebalancées par les brillantes et précieuses qualités que nous aimons et admirons dans l’agent exécutif au Texas. Nous nous demandions si son esprit, qui habite si glorieusement les hauteurs de l’Idéal et de la Théorie, pourrait descendre au terre à terre de l’installation matérielle et se plier aux fonctions prudentes d’organisation d’une affaire aussi sérieuse, aussi compliquée, aussi pleine de débats et d’intérêts matériels que la nôtre ; aussi exigeante d’écritures, de correspondances, de démarches et de données précises et régulières. (p. 34)

A quelles décisions Allyre Bureau fut confronté début 1857, une fois arrivé à Dallas après un voyage et un entretien avec Considerant à San Antonio particulièrement pénibles, là encore des documents de plusieurs sources nous renseignent avec précision. Savardan toujours :

Le 26 janvier, M. Bureau me prévint qu’il voulait réunir la colonie ce jour-là même après souper, afin de l’entretenir de la question des parts réservées. J’essayai de lui démontrer qu’une réunion générale, dans la disposition actuelle de certains esprits, n’aurait aucun bon résultat et pourrait en avoir de mauvais ; tandis qu’il pouvait compter sur une solution pacifique si, reprenant au moyen d’une simple affiche, la question où M. Considerant l’avait laissée, il traitait isolément avec chaque intéressé.

M. Bureau ne crut pas devoir tenir compte de mon observation, et la réunion eut lieu ; mais il trouva non seulement des prétentions exagérées, telles que celle d’être payé intégralement et en argent, mais encore des manifestations tellement menaçantes que, ne connaissant aucunement, lui aussi, le personnel auquel il avait affaire, il se laissa impressionner et intimider au point de lever la séance au milieu des vociférations de quelques énergumènes et sans même avoir pu leur faire l’exposé de ses intentions [...] Le [sur]lendemain, 28 janvier, une affiche signée Bureau annonçait à la colonie que la société de Réunion était dissoute. (pp. 204-205)

Reprenons à ce stade le Bulletin de la Société de colonisation du 5 mai 1857 :

Le 28 janvier, bien que très souffrant déjà, il prononçait, au nom de la Société générale, la dissolution de la Société des propriétaires de Réunion et la reprise du domaine tant meubles qu’immeubles aux mains de ladite Société générale [...] Par suite de cette reprise du domaine de Réunion la question la plus délicate à décider était celle du règlement des droits acquis dans la Société dissoute par les bailleurs de travail sur les salaires desquels des retenues avaient été faites. C’est sur ce point que les conflits de prétentions et de systèmes conservaient un caractère passionné et irritant. Pour résoudre cette question, veiller en même temps aux intérêts généraux, à l’administration, examiner et arrêter les comptes de chacun, inventorier et poser la base des prix comme achat ou location des meubles et immeubles, M. Bureau nomma une commission [de dix membres] [...], et c’est dans une de ses séances qu’il a rédigé lui-même, et écrit l’arrêté qui nous a paru concilier heureusement les intérêts particuliers des colons avec les intérêts généraux dont nous avons charge :

Règlement des parts réservées

Attendu que les parts réservées de la Société de Réunion reposaient uniquement sur la réalisation des bénéfices et conséquemment étaient sujettes à l’annulation complète, comme c’eût été le cas pour cette année, et probablement pour une ou deux années suivantes ;

Attendu que des éventualités plus favorables pouvaient se présenter dans l’avenir, et voulant compenser aussi largement que possible la perte de ces éventualités ;
La Société générale tiendra compte aux travailleurs associés de Réunion de moitié des parts réservées ;

Cette moitié sera réglée en bons de travail, qui seront reçus par la Société générale en paiement de terres, bestiaux, instruments de travail, marchandises, fermages, etc.

Réunion, le 4 février 1857

Signé : Bureau

Un autre arrêté décidait que les parts des immigrants qui ont quitté Réunion ne seront réglées qu’après celles des colons présents [11]. »

Ainsi le gérant, sitôt rendu au Texas, fut-il contraint d’assumer, d’après Savardan

les exigences de M. Considerant, qui, ne voulant pas perdre, du moins j’en suis persuadé, les bénéfices de sa fuite, avait voulu que M. Bureau fût l’exécuteur de ces trois grandes mesures qu’il n’avait pas eu la force d’exécuter lui-même : la suppression du centre sociétaire, le renvoi des colons et le rejet des réclamations relatives aux parts réservées. (p. 207)

Deux ans après les premiers travaux d’aménagement du plateau dominant Dallas, menés par une avant-garde autour de Cantagrel, dix-huit mois après le rassemblement sur place des colons de la première campagne au début de l’été 1855, l’expérience communautaire de Réunion prenait ainsi fin durant l’hiver 1857. Il n’y eut plus des lors que la poursuite d’installations individuelles dans un cadre familial, même si la Société de colonisation prolongea une existence moribonde jusqu’à son terme légal de 1875, date à laquelle elle fut liquidée (le même Cantagrel rachetant à l’assemblée des créanciers les terrains restants). L’aventure trouvait de la sorte un terme peu glorieux, mais entre phalanstériens.

*

Si l’on veut mieux saisir la raison des écarts entre l’association rêvée et l’association vécue, on peut retenir trois sources majeures de divergence entre les principes et les faits. Considerant d’abord et les errements de la direction au sens large ; puis des difficultés propres au Texas et à l’installation d’une colonie si loin de ses bases ; mais surtout une faute initiale de stratégie sur le type d’association et la source de plus-value à escompter : on s’en remit à un enrichissement passif, de type parasitaire, le revenu foncier, au lieu de tabler sur le travail des hommes et d’une équipe soudée, sur les vertus pratiques d’une doctrine et de l’attraction pourtant mises en avant depuis des années.

Sur Considerant lui-même, il semble inutile de revenir davantage, tant ses déficiences à mener à bien une entreprise coloniale paraissent établies. Il poussa l’irresponsabilité jusqu’à prétendre lancer un second projet de mise en valeur dans l’ouest du Texas, et assécha ainsi par des achats de terre considérables la trésorerie de la société de colonisation, après avoir abandonné à leur triste sort les habitants de Réunion. Il s’imagina pouvoir collecter en Europe d’autres fonds à engloutir dans cette nouvelle aventure et, retrouvant la parole après une longue période de silence, il écrivit en cette même année 1857 un second livre, Du Texas cette fois, qui fit un flop en Europe. Le chef défaillant s’y auto-amnistie, s’estime « dégagé de tout » (p. 16), prétend « que le mal est venu avant tout des circonstances » (p. 17) et « avoir recueilli ce Waterloo avant d’avoir seulement ouvert la campagne » (p. 23). On doit citer néanmoins une lettre que lui adressa l’industriel Godin, le fondateur du Familistère de Guise, entraîné par Considerant dans la déconfiture de la Société de colonisation au Texas, dont Godin était le plus important actionnaire et l’un des gérants (il y laissa le tiers de sa fortune). Tout autodidacte qu’il fût, celui qui était devenu à la force du poignet un chef d’industrie administre ce jour-là au polytechnicien Considerant une leçon de mesure dans la dignité [12] :

Je voudrais n’avoir que des encouragements à vous donner et je ne puis accepter avec l’entraînement nécessaire les nouvelles espérances qui signalent votre rentrée en scène dans notre affaire […] Je vois toujours avec un certain sentiment de crainte la facilité avec laquelle, dans votre pensée, se résolvent au désert les créations de toutes sortes que les siècles entassés n’ont pu rendre faciles au milieu même des civilisations les plus avancées. C’est ainsi que vous parlez de l’irrigation, des puits artésiens, etc.

Vous vous trompez encore si vous croyez qu’avec un plan raisonné une affaire doit marcher et si vous ne voyez pas qu’il faut avec cela l’homme de l’affaire. Pouvez-vous croire que le plan stratégique le plus habilement conçu conserve quelque valeur si le général n’est pas là pour résoudre les difficultés qui font obstacle à ses premières prévisions ? Non ; et toute entreprise humaine marquée par un grand succès a eu à sa tête un homme qui a su embrasser avec ensemble les conditions de la réussite, et imprimer à chacune d’elles le mouvement et l’action qui leur était nécessaires au moment opportun.

A votre appel les phalanstériens se sont disposés en masse à fonder une colonie. Les premiers capitaux nécessaires aux débuts étaient versés et plusieurs millions de déplacement de fortune attendaient le signal du départ. À quoi a-t-il tenu que ce mouvement considérable des esprits, parmi nous, n’ait rien produit ? [...] Avec les capitaux, avec les colons que vous aviez (j’entends partie de ces colons), il était possible en soutenant le moral de chacun par des espérances fondées sur un avenir dont la certitude n’aurait pu être mise en doute, et en sachant utiliser chaque activité d’avoir depuis fondé une ville au Texas. Pourquoi cela n’a-t-il pas été fait ? (pp. 624-626)

Pour clore ce chapitre des responsabilités directes dans l’échec final, les autres dirigeants à Paris et au Texas y eurent aussi leur part, comme le signale Simonin qui s’étonne du caractère plus théorique que pratique de leurs débats (en date du 1er mai 1856, p. 146) :

Ces Messieurs d’ici et les gérants [en sont venus] à s’envoyer des lettres nombreuses et longues, qui au lieu d’être des lettres d’affaires, des lettres substantielles, utiles, pleines de bons renseignements, plaisant aux actionnaires, ne sont simplement qu’une polémique entre les gérants et les fondateur et directeur, dans laquelle ils reviennent sans cesse, se font mutuellement des reproches, etc., etc. ; des lettres enfin qui, pour le bien et l’utilité de l’entreprise, ne valent pas une lettre de 6 pages d’un vrai homme d’affaires. Le fait est que les gérants en ont fait à leur fantaisie, qu’ils ont envoyé ici des gens qui ruineront la société ; et que ceux d’ici n’ont fait que ce qu’ils ont voulu quoi que les gérants aient pu leur dire. Où est alors le résultat de ces lettres en 8 volumes peut-être que l’on s’est adressées réciproquement ? (p. 146)

D’autres obstacles très graves, le climat notamment, alourdirent le passif de l’entreprise. Mais là aussi, des prévisions plus prudentes auraient dû être établies par Considerant après son premier voyage de reconnaissance sur place, et Godin, dans sa lettre, relève cette erreur de jugement :

La vérité c’est que dans le passé vous avez cru, et par conséquent vous avez fait croire, que le Texas était à tous les points de vue imaginables un pays supérieur par ses ressources naturelles. Et que pour la plupart nous devions trouver dans les seuls biens de la nature plus que l’équivalent de ce que nous devions perdre ailleurs. Les vicissitudes du climat ont démenti depuis trois ans cette opinion et prouvé que l’homme a beaucoup à faire au Texas pour s’assurer le nécessaire avant d’y trouver le bien-être [...] et ce n’est pas en acquérant de nouvelles terres que vous y arriverez ; c’est en tirant bon parti de celles que nous possédons. (pp. 624-628)

Godin répond ainsi au projet fou de Considerant d’ouvrir, suivant ses propres termes, « un second champ d’action » (p. 25) et de « borner [sa] part à poursuivre ailleurs. » (p. 15) Signe d’une pente regrettable vers la fuite en avant, et définition au passage de l’utopie dans ce qu’elle a de médiocre.

Mais là n’est point l’essentiel : pour Godin, comme pour tout observateur à l’époque – Savardan, Simonin et autres – la cause principale de la ruine si rapide de Réunion provint du gâchis humain qui résulta du chaos ambiant, du manque total d’organisation et d’ordre sur le site de la colonie :

Si nous n’avons rien pu faire de bien avec les premiers dévouements sérieux qui se sont spontanément offerts pour nos débuts, n’espérons pas que les hommes de grande valeur viennent maintenant au service de notre entreprise. (p. 629)

Il y a eu vice à la base : globalement, il fut pusillanime d’escompter que la réussite de l’entreprise dépendrait en priorité des plus-values foncières, de tout attendre passivement des bienfaits de la nature et il fut lâche de se retourner ensuite contre les hommes qu’on avait entraînés dans l’aventure, alors que le bien le plus précieux et le plus rare dont on pouvait disposer à l’époque en Amérique, dans les étendues vides de la frontière, était le capital humain. Considerant l’avait sous la main en abondance ; non seulement il ne sut rien en faire mais, avec beaucoup de cynisme, il le rejetait désormais :

Le seul parti préférable intrinsèquement, eût été de renvoyer, fût-ce en Europe et aux frais de la Société, les neuf dixièmes des personnes accumulées sur les lieux et de passer par profits et pertes toutes les dépenses sèches. (p. 12)

Il faut voir là une erreur fondamentale de stratégie, surtout si l’on considère que l’idée première de la doctrine fouriériste consistait à savoir mieux que d’autres tirer parti des variétés d’aptitude et des attractions réciproques entre êtres humains. À quoi sert pour Considerant d’avoir pendant plus de trente ans prôné les vertus de l’Ordre combiné, étudié les lois du Mouvement social, recherché l’harmonie dans « un contact d’extrêmes » (p. 452) comme le préconise Fourier dans son troisième livre, Le Nouveau monde industriel et sociétaire, si c’est pour aboutir si vite à l’aveu d’une telle impuissance et déclarer forfait au choc des premiers conflits ?

Dès 1855 pourtant, Godin, en homme de terrain et d’expérience, avait mis en garde les responsables du projet (lettre du 3 septembre) :

Il ne faut pas nous y tromper ; les titres affichés de républicains de socialistes, voire même de phalanstériens ne prouvent rien quant à la capacité et à la valeur du travailleur. Au contraire, cela indique plutôt une intelligence portée vers la méditation, ce dont l’éducation professionnelle a pu fortement souffrir ; et comme peu d’hommes sont aptes à se rendre compte des difficultés que comporte la réalisation de leur idéal, beaucoup de nos émigrants s’en vont plein de rêves dorés, exposés à d’autant plus de mécomptes qu’ils ne les ont pas prévus et qu’ils sont moins aptes à surmonter les obstacles. (p. 527)

Il revenait peu après (lettre du 7 octobre) sur le rôle en la matière des dirigeants :

Il faut à Réunion quelques hommes d’une foi rayonnante, persistante, qui fasse aimer ceux en qui elle se trouve, d’une foi qui ait puissance d’entraîner les gens au travail. C’est ainsi que d’hommes médiocres on fait des héros de courage, tandis qu’au contraire on laisse le découragement s’emparer des plus habiles et des plus dévoués, si l’on ne sait parler à leurs plus nobles instincts (p. 563)

Ces bons instincts, cette nature humaine généreuse et non perverse, auxquels les phalanstériens accordaient tant de crédit. Au point que, à la différence de Godin, ils ne prisaient guère en général l’institution d’une hiérarchie ou le recours à des opérations de contrôle. Toujours est-il qu’à l’usage, ni l’harmonie spontanée ni l’attraction passionnée ne se manifestèrent ou ne durèrent sur le site de Réunion et que, plus gravement qu’à Condé et ailleurs – car davantage de gens furent concernés –, l’aventure fouriériste au Texas tourna court.

*

A titre comparatif, survolons pour finir l’exemple d’autres communautés américaines au 19e siècle. Il en ressort un ensemble de traits qui permettent de mieux comprendre les problèmes rencontrés à Réunion.

Dans tous les cas d’abord où il y eut réussite durable, l’expérience eut à sa tête un chef digne de ce nom. Qui ne fut pas toujours le fondateur – celui qui édicte les principes initiaux, les signes distinctifs – de la secte ou du mouvement considéré. Le fait que Considerant n’était que le successeur de Fourier, ne venait qu’après lui, ne lui ôtait donc en rien la chance de réussir au Texas. Le fait par contre qu’il renâcla à partager les travaux quotidiens de la colonie, qu’il ne s’intégra pas vraiment au groupe concret, qu’il préféra s’absenter cinq mois durant les douze où il fut responsable sur place, le desservit au plus haut point dans ses fonctions. Un chef charismatique est celui qui paie de sa personne, qui donne le ton sur les registres à la fois matériel et spirituel : voilà une première leçon qu’apprend l’histoire des communautés.

Deux points par contre ne peuvent être retenus au débit de Considerant sur le plan des principes, même s’il se montra maladroit dans leur mise en œuvre. On n’a jamais vu de communauté solide, jusque et y compris au dix-neuvième siècle, adopter d’emblée des procédures entièrement démocratiques. Trop d’éléments doivent être surveillés, infléchis ou au contraire sauvegardés dans leur application pour que le responsable, ou mieux une équipe dirigeant avec lui les premiers pas de l’expérience, en perde le contrôle opérationnel. Il faut sans cesse ajuster le tir et s’adapter pour passer des idées aux actes dans la première phase ; poser tous les problèmes en assemblée plénière, comme certaines communautés tentèrent de le faire par souci de transparence (Cabet l’apprit à ses dépens à Nauvoo), serait une procédure trop lourde et lente, même s’il faut savoir faire preuve d’écoute et d’ouverture constantes. Autre point, ne régler qu’une très faible partie du travail de chacun en espèces et « réserver » la plus grande part sinon la totalité du salaire au bénéfice de la collectivité fut une procédure courante à l’époque ; Considerant n’innovait en rien sur ce point, qui lui fut fortement reproché. Le grand enquêteur Charles Nordhoff, visiteur attentif un peu plus tard des principales communautés existant à cette date aux États-Unis (Réunion avait déjà disparu) et cherchant à survivre en circuit plus ou moins fermé, signale dès la première page de son livre [13] que l’originalité de l’expérience consiste justement à mettre au point une formule « non-capitaliste » , qui rompe avec le statut de salarié dont on craignait alors qu’il se répande et contre lequel, signe des temps, tout homme soucieux de son autonomie devait chercher à réagir.

Ce qui soulève le problème essentiel du délicat dosage à l’intérieur d’un groupe entre droits et devoirs individuels d’un côté, collectifs de l’autre. De même, une question primordiale touche aux domaines mutuels et aux frontières à tracer entre le monde extérieur et l’intérieur d’une communauté. Trop de fluidité entre les deux s’avère nuisible à celle-ci, qui doit maintenir sa différence et ses distances par rapport à celui-là. Autant de champs à bien circonscrire, sur lesquels des règles doivent être édictées, respectées et non-transgressées sous peine de sanction, voire d’exclusion. Pas de vie en groupe sans effort, sans sacrifices ni exigences mutuelles, et l’illusion de Considerant – qui l’hérita de Fourier – fut de croire que l’harmonie s’établirait par équilibre spontané, comme l’un de ses torts propres fut de ne pas établir de code de conduite commune applicable à tous, lui le premier. Il crut pouvoir se dispenser de donner l’exemple par lui-même, ce que par contre Allyre Bureau chercha à faire avec beaucoup d’abnégation. Mais il était trop tard.


Bruno Verlet

Bruno Verlet

Bruno Verlet, docteur ès-lettres, diplômé de la Harvard Business School de Boston, est dirigeant d’entreprise en retraite. Auteur de plusieurs articles sur les fouriéristes aux États-Unis, il termine un important travail sur les colonies françaises du Texas au XIXe siècle.


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Notes

[1. Théorie des quatre mouvements et des destinées générales, Lyon, 1808, p. 309. Le Prospectus et annonce de la découverte reproduit en fin de volume prévoit la publication de la Théorie de l’Attraction passionnée « en six petits Mémoires qui paraîtront successivement. » En fait, ils ne paraîtront jamais sous cette forme, mais le problème « le plus important de tous », « le nœud gordien de l’Ordre combiné » est inscrit dès cette postface de façon claire et concrète : « C’est celui de la rétribution proportionnelle aux trois facultés industrielles, c’est-à-dire la répartition du produit agricole et manufacturier d’une phalange, entre les sociétaires selon la quotité de capitaux, lumières et travail de chacun. » (p. 310) À ceci près que le terme lumières sera ensuite remplacé par talent, l’examen de ce partage – de cet « intéressement « en termes d’aujourd’hui – demeurera un pivot du fouriérisme et passionnera les contemporains. On sait que les quatre principaux ouvrages de Fourier parus de son vivant ont été publiés entre 1808 et 1835 ; le cinquième et dernier ne le sera qu’en l967, dans le corps de la réédition de l’ensemble chez Anthropos, 9 vol., 196-67. Nous ne pouvons qu’y renvoyer.

[2. Au Texas. Rapport à mes amis, 1ère édit., Paris, mai 1854, Librairie phalanstérienne, 194 p. Ce premier texte comprend trois parties, dont la troisième rajoutée. En octobre 1854, Considerant tira à part une quatrième partie à Bruxelles Au Texas. Complément, bases et statuts de la Société de colonisation européo-américaine au Texas. L’ensemble des quatre parties fut repris dans une seconde édition (Bruxelles, au siège de la Société de colonisation/Paris, à la Libraire phalanstérienne, avril 1855, 334 p.) comprenant 1° Rapport â mes amis ; 2° Bases et statuts de la société européo-américaine au Texas ; 3° Un chapitre final comprenant, sous le titre de « Convention provisoire », les bases d’un premier établissement sociétaire (entre parenthèses figurent dans notre texte, comme pour les autres ouvrages cités, la référence aux pages de cette édition). Considerant écrira un autre livre Du Texas, Paris, publié par la Librairie sociétaire, novembre 1857, 80 p., dont plusieurs passages sont cités plus loin.

[3. Le Bulletin de la Société de Colonisation Européo-Américaine au Texas (SCEAT) – ici cité p. 7 du numéro d`août 1855 – est un des documents les plus précieux pour suivre la vie de Réunion, puis la lente agonie de la Société de colonisation. De 1855 à 1875, il comprend 39 numéros, dont le tiers concernant les trois premières années ; la pagination d’abord unitaire au numéro, devient suivie pour la collection à partir du début 1856, et jusqu’en 1875.

[4. Au Texas !! Ou exposé fidèle des hauts faits de science sociale, exécutés par les grands hommes de la Phalange et de la Démocratie pacifique dans le nouveau monde, Paris, à la Librairie universelle Joubert, 1856, 35p. ; cf. pp. 14-15. Un détour américain m’a permis d’identifier l’auteur de ce pamphlet, dont le Barker History Center d’Austin possède l’exemplaire annoté par un autre colonisateur français à l’époque, Henri Castro, qui fonda Castroville (centre historique toujours prospère au Texas) en 1844 et esquissa au crayon sur la page de garde le nom de l’auteur anonyme. Aux Archives Nationales à Paris une lettre de Cantagrel du 18 août 1855 (AN 10 AS 3/14), permet de le compléter sans trop de risque d’erreur, car le texte indique qu’il a quitté sans tarder Réunion, avec un groupe de Belges dont le premier directeur se plaint : il s’agit de Colas aîné, « le pédant vaniteux ».

[5. Bulletin SCEAT, 8 octobre 1855, p. 6.

[6. Reproduite in Bulletin SCEAT du 8 octobre 1855, p. 8.

[7. Dr. Augustin SAVARDAN, Un naufrage au Texas, Paris, Garnier, 1858, 344 p., livre écrit en réaction notamment contre la seconde tentative de colonisation de Considerant à Uvalde. Bien que très critique à l’encontre de l’agent exécutif au Texas, ce témoignage s’avère précieux car l’auteur vécut 26 mois à Réunion, de la mi-juin 1855 à la mi-août 1857.

[8. Carnet Simonin, p. 122, 16 avril 1856. Même observation que pour Savardan, que ce comptable apprécia au début, mais moins sur la fin de son séjour de 4 mois à la colonie, du début février à la fin mai 1856. Bien que son point de vue soit surtout économique, alors que l’opposition du docteur est plus doctrinale, les vues convergentes des deux hommes sur les insuffisances de Considérant éclairent d’un jour très cru les réactions contradictoires et souvent puériles d’un homme qui, pour reprendre l’expression de l’historien Pierre Guiral, « ne ressort pas grandi » du test texan (in préface à Gabrielle REY, Le Fouriériste Allyre Bureau, Aix, 1962, 590 p.). Je sais grand gré à Jonathan Beecher, professeur à l’Université de Californie, Santa Cruz, non seulement de m’avoir signalé l`existence du carnet original de Simonin à la Bibliothèque du Congrès à Washington, mais d’avoir pris la peine de m’en faire établir une copie sur microfilm.

[9. [COLAS], Au Texas !!, p. 25.

[10. Bulletin SCEAT, 8 octobre 1855, pp. 5-6.

[11. Bulletin SCEAT, 5 mai 1857, p. 54.

[12. Dans le tome I des Documents pour une biographie complète de J.B.A. Godin (Guise, 1897, 674 p.) établis par sa collaboratrice et seconde femme, Marie Moret, figurent une trentaine de chapitres précieux – du 19e au 51e – consacrés à l’aventure de Réunion.

[13. Charles NORDHOFF, The Communistíc Societies of the United States, 1875 ; réédité Dover, New York, 1966, (p.V).



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