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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

87-95
Une lettre inédite de Charles Fourier à Nicolas Lemoyne (1834)
Article mis en ligne le 1er décembre 2017
dernière modification le 31 mai 2021

par Fourier, Charles

PRÉSENTATION [1]

L’étude du mouvement fouriériste repose largement sur la correspondance échangée entre ses membres et conservée aux Archives nationales et à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm. Il s’agit pour l’essentiel de lettres adressées par les disciples de province ou de l’étranger à Fourier et aux dirigeants de l’École sociétaire. Les lettres émanant du « Centre » et de Fourier lui-même sont plus rares.

D’où l’intérêt du document que s’est procuré notre ami Éric Coulaud ; ses activités de collectionneur l’amènent à fréquenter régulièrement les sites d’achat et de vente en ligne. La saisie du mot-clé « Phalanstère » l’a conduit à une lettre signée « Ch. Fourier » et envoyée – d’après le cachet postal – le 16 février 1834 à Nicolas Lemoyne, domicilié à Rochefort en Charente-Inférieure (aujourd’hui Charente-Maritime).

Lemoyne, ingénieur des Ponts et chaussées, a d’abord été saint-simonien avant de rejoindre le mouvement fouriériste à la fin du printemps ou au début de l’été 1832 [2]. Il est dès lors un disciple très actif qui s’efforce de propager la théorie sociétaire ; il en présente les principaux aspects dans les colonnes des Tablettes de Rochefort et devant ses collègues de la Société d’agriculture locale ; il est le correspondant de l’École sociétaire dans son département, transmettant au Centre parisien les abonnements et les commentaires de ses condisciples et sympathisants charentais. Il écrit des articles pour Le Phalanstère et rédige deux brochures présentant de façon brève et simplifiée les principes fouriéristes de l’association.

Lemoyne est aussi connu pour ses commentaires critiques sur les textes de Fourier publiés dans Le Phalanstère  : « qu’il soit l’inspirateur du journal, mais qu’il écrive moins », demande-t-il à Abel Transon en juillet 1832 [3] ; « je n’ose montrer à personne le dernier journal à cause des articles de Fourier », déclare-t-il à Charles Pellarin en avril 1833 [4].

En janvier 1834, Lemoyne écrit à l’auteur de la Théorie des quatre mouvements [5]. Il a le sentiment que la propagande en faveur de l’association reçoit une écoute plus attentive qui, malheureusement, se transforme trop rarement en soutien financier pour les entreprises sociétaires. Il formule ensuite plusieurs récriminations envers la direction de l’École sociétaire : sa brochure Association par phalange agricole-industrielle. Notions élémentaires et pratiques sur le système sociétaire de Charles Fourier, éditée par l’École sociétaire, n’a pas été distribuée à Metz, sa ville natale, malgré ses recommandations ; il demande ce qu’est devenu le « billet Denis », sans doute un paiement effectué depuis Rochefort et apparemment égaré à Paris ; il manque de nombreux numéros du Phalanstère à deux abonnés charentais, Rigaud, de Pons, et Tripon, employé des contributions directes à La Rochelle [6]. D’ailleurs, il s’inquiète pour l’avenir du périodique fouriériste, dont l’existence semble menacée. Il déplore aussi l’absence d’information sur la situation de la société qui édifie un « établissement » à Condé et il se plaint de n’avoir pas reçu les actions souscrites.

Enfin, il a lu dans Le Phalanstère que Fourier se décide « à faire enfin la suite de [son] grand traité » [7]. Il s’en réjouit mais doute que Fourier puisse « justifier la majeure partie de ses assertions étrangères à l’association proprement dite », non qu’elles soient forcément contraires à la science, mais parce qu’elles ne peuvent être prouvées dans l’état des connaissances scientifiques qui caractérise la Civilisation : il estime à seulement « 1/20 » la probabilité que l’inventeur de la théorie sociétaire puisse « justifier la majorité de [ses] prévisions ».

Mais cette petite fraction 1/20 suffit pour exciter vivement mes désirs, car il faut la multiplier par l’importance que j’attache au sujet.

Dans sa lettre du 16 février 1834, Fourier répond à Lemoyne sur ces différents points, en attribuant une partie des erreurs administratives à quelques-uns de ses disciples, et en le renvoyant pour les questions théoriques au prochain numéro du Phalanstère – le dernier puisque la parution du journal s’arrête en février 1834 [8].

Il apporte aussi quelques explications sur la situation de Condé-sur-Vesgre. Lui-même, après avoir critiqué depuis Paris la façon dont est conduite l’entreprise dirigée par Alexandre Baudet-Dulary et Joseph Devay, se rend sur place pour assister le 22 septembre 1833 à l’assemblée générale des actionnaires. La situation financière de la société et la réalisation du phalanstère sont alors très compromises. Fourier cesse ensuite d’intervenir officiellement dans les affaires de Condé [9].

Cette lettre, outre qu’elle confirme l’animosité de Fourier envers l’architecte Gengembre (ou Gingembre) [10] – on ignore qui sont les deux autres « intrigans » –, apporte une information : elle montre qu’il continue encore, en février 1834, à s’intéresser à ce qui se passe à Condé ; plus encore, il « travaille […] à accélérer l’affaire ». Quelle affaire ? Le projet d’une phalange d’enfants, dont il aurait proposé la formation le 22 septembre 1833 et qui est repris par plusieurs disciples dont Muiron en décembre suivant ? [11] Malheureusement, Fourier n’apporte pas de précision sur ce point. Et finalement, rien n’est entrepris à Condé jusqu’à la dissolution de la société en 1836. Désormais, Fourier « cherchera par tous les moyens à se dissocier et à dissocier sa doctrine de ce qui est vite devenu ‘‘l’échec de Condé’’ » [12].

Remercions donc Éric Coulaud pour cette lettre et souhaitons que d’autres documents nous soient ainsi révélés, afin de mieux comprendre le mouvement fouriériste et les relations entre Fourier et ses disciples.

RETRANSCRIPTION DE LA LETTRE [13]

[Adresse]

[Cachet postal du 16 février 1834, Rochefort - arrivée]

[Cachet postal du 14 février 1834 - départ]

A [14] Monsieur Lemoyne

Ingenieur des Ponts & Chaussées

à Rochefort

[Page 1]

[Lettre à en-tête : La Réforme Industrielle ou Le Phalanstère. Journal des Intérêts généraux de l’Industrie et de la Propriété].

Monsieur,

Votre lettre du 30 Janvier ne m’est parvenue que depuis deux jours

Le petit effet sur Denis 171 84 a été retrouvé ainsi que l’autre ils s’étaient glissés sous un tiroir de bureau pendant que je les fermais croyant les avoir sortis du portefeuille pour envoyer recevoir

Ce n’est pas moi qui ai été chargé d’envoyer à Metz 45 ex de votre brochure. Il paraît que Pellarin & Transon l’auront oubliés. Il a regné bien du desordre dans cette affaire le commis en a perdu cent exemplaires on croit qu’ils n’ont pas été retirés à temps de l’imprimerie, Cependant l’imprimerie ne les à pas elle n’aurait aucun interet à les détourner, car elle ne les vendrait pas j’en ai vendu jusqu’à ce jour sept sur ce que m’a été remis lorsque Transon & Pellarin sont partis.
[Texte vertical en partie gauche]
La première fois que je verrai Mr Dulary je lui donnerai note de votre réclamation sur l’envoi des actions que vous que vous reclamez n’avez pas reçues.
[Page 2]
Vous remarquez avec raison que¬ le ton des détracteurs a bien baissé depuis un an ; mais vous vous êtes dans l’erreur sur ce qui touche à l’insouciance en fait d’exécution le français la p nation la plus temeraire en guerre en revolution & en tout ce qui tend au mal, est la nation la plus pusillanime sur tout ce qui tend au bien c’est un effet de la loi générale du contact des extrêmes, et c’est un sujet que je traiterai au debut du n° prochain
Vous vous trompez fort en croyant que je ne pourrai justifier que d’un vingtième de mes assertions sur les sciences telles que cosmogonie analogie qui sortent du cardre cadre de la Theorie Sociétaire je justifierai de tout ce que j’avance et le meilleur indice que j’en puisse donner c’est que je ne réponds point sur les problemes que je n’ai pas encore résolus : mais quand je donne une solution je la garantis, je traiterai aussi ce sujet au n° prochain
Je ne concois pas que Mr Rigault n’ait pas reçu le Journal depuis 4 mois car on le lui a envoyé comme à d’autres & Pons n’est pas une si grande ville que la poste ne puisse y decouvrir Mr Rigault.
Du reste je lui enverrai par duplicata ces journaux ainsi qu’a Mr Tripont. Il se refroidit me dites vous parce que les fonds manquent mais cela ne préjuge
[Page 3]
rien sur la Justesse de la Théorie. La cause du retard d’execution c’est que 3 intrigans se sont rendus maîtres au printems de l’établissement de Condé ils ont circonvenu Mrs Dulary et Devay les ont effrayes ont arreté la construction de l’édifice & ont empeche par ce moyen tous les parisiens de venir à Condé dont ces intrigans voulaient faire une ferme pour leur compte
Les Parisiens voulaient venir voir le Phalanstère au moins les commencements Comme on n’en a rien commencé & qu’on s’est borné à une culture de terres a un défrichement Ceux qui auraient pris [un mot illisible] n’ont pas pu venir & je n’ai pas pu les engager à venir voir, car ils n’auraient rien vu, ils s’en seraient retournés disant que je les trompais
L’architecte Gingembre s’était obstiné a ne pas construire d’édifice pas même un aileron parce que je n’avais pas voulu de ses plans qui étaient tout l’opposé des convenances mais peu lui importait il ne voulait qu’exécuter ses reveries anglomanes sans s’inquiéter si cela convenait aux relations d’un phalanstère dont il n’a pas la moindre connaissance. Il s’obstinait
à travailler à un moulin placé à 6 pieds en dessous des eaux c’était pour faire diversion au [un mot barré illisible] plan de construire sur le plateau en bon terrain exempt d’humidité.
Nous avons manqué par la perfidie de ces 3 hommes divers souscripteurs qui pouvaient placer au dela de 100000 fr puisque l’un a acheté & payé un immeuble de 310,000, l’autre un de 200,000, et d’autres de moindres sommes
Le journal ne peut pas rendre compte de ces intrigues voilà pourquoi il se tait sur la réalisation mais ce n’est pas ma faute je n’en travaille pas moins à accélerer l’affaire
Agreez mes salutations amicales Chfourier

ORIGINAL DE LA LETTRE