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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Devay, (Jean-Jacques) François, ou Devay aîné
Article mis en ligne le 1er mai 2016

par Desmars, Bernard

Né le 24 août 1800 à Paris (Seine), décédé le 26 mars 1887 à Condé-sur-Vesgre (alors en Seine-et-Oise, aujourd’hui dans les Yvelines). Propriétaire. Voyageur. Collaborateur de La Phalange et de La Démocratie pacifique. Abonné à La Science sociale et au Bulletin du mouvement social.

François Devay fait ses études secondaires au lycée Charlemagne à Paris [1]. Il se marie en 1826 avec Benoiste Adèle Glatard, avec laquelle il a un fils, né l’année suivante. Des années 1830 aux années 1850, il est propriétaire avec son frère cadet Joseph Antoine, ou Devay jeune, de plusieurs biens fonciers et immobiliers dans la commune de Saint-Maurice-sur-Aveyron (Loiret) [2]. Ils y possèdent notamment une maison et une exploitation agricole, au lieu-dit la Pilaudière. François y séjourne assez régulièrement – c’est l’adresse qu’il indique dans plusieurs lettres envoyées au Centre sociétaire et à Victor Considerant [3] – bien que son domicile officiel reste à Paris, rue du Puits de l’Ermite [4]. D’après les recensements, la Pilaudière est habitée par la famille d’un fermier, avec des domestiques agricoles, et par un garde particulier et son épouse [5].

Rédacteur et actionnaire

François Devay participe dès les années 1830 aux activités du mouvement fouriériste. Sans doute fréquente-t-il alors Fourier lui-même : en 1872, on le présente comme « l’un des meilleurs amis du maître » [6]. Il s’abonne au Phalanstère, le premier périodique fouriériste [7]. Il figure parmi les rédacteurs de La Phalange, pour laquelle il écrit notamment sur la danse et sur la Sicile [8]. En 1841 et 1842, il est commissaire du banquet organisé le 7 avril pour fêter l’anniversaire de la naissance de Fourier [9]. Il est mentionné parmi les collaborateurs de La Démocratie pacifique en 1843 et 1844. Dans les années suivantes, sa participation effective aux activités propagandistes de l’École sociétaire décline. Ses séjours dans le Loiret et ses nombreux voyages en Europe semblent occuper une grande partie de son temps.

Au printemps 1854, Victor Considerant publie Au Texas et propose à ses amis d’aller y fonder une colonie. François Devay est intéressé par le projet :

J’ai lu hier tout d’un trait la brochure. La partie descriptive est charmante et engageante au plus haut degré. Si j’avais quelques années de moins et quelques centaines de francs de plus, je serais dans un mois au Texas. La partie expositive de la proposition me semble moins heureuse de forme, un peu alambiquée et n’osant pas dire sans circonlocution, pas de phalanstère.

Pour le quart d’heure, achetons pour 400 000 f. de terre aujourd’hui. Dans 10 ans, elles vaudront 10 et 15 fois plus. Nous aurons l’expérience du sol, du climat, un personnel tout prêt et de plus les millions nécessaires pour entrer en danse phalanstérienne.

Je comprends et j’approuve parfaitement ce plan. Depuis longtemps, nous autres qui avons des cheveux blancs, nous avons fait notre deuil de l’espoir de figurer en série de parade au rang des patriarches voire même des vénérables d’une phalange, mais nos petits enfants y figureront peut-être en cette qualité et cela me suffit [10].

Devay se dit prêt à souscrire pour 200 francs pour « l’achat de head-rights » – c’est-à-dire pour l’obtention d’une concession – et encore 200 francs pour la société de colonisation, à la parution des statuts. On ignore quelle est la somme qu’il verse effectivement ; mais il est bien membre de la Société de colonisation européo-américaine au Texas. Il fait d’ailleurs partie de son premier conseil de surveillance [11]. Il en démissionne en août 1856, en mettant en avant son éloignement de Paris [12]. Cependant, il prend part à plusieurs assemblées générales de la société dans les années 1860 [13].

Vers 1860, il s’installe à Condé-sur-Vesgre, où, depuis une dizaine d’années, Joseph Pouliquen et quelques autres fouriéristes ont fondé le Ménage sociétaire. François Devay prend des actions dans la Société civile immobilière, qui se rend propriétaire des lieux à partir de 1860, afin de les louer aux membres du Ménage sociétaire ; il est même élu président du syndicat de la Société civile en 1862. Pourtant, d’après les recensements quinquennaux, de 1861 à 1886, il est domicilié au Phalanstère, un autre lieu-dit de la commune, situé à peu de distance du Ménage sociétaire. Veuf, il vit avec plusieurs domestiques.

Voyage en Asie et unité du globe

François Devay est un grand voyageur. En 1867, il déclare :

Depuis plus de quarante ans, j’ai parcouru l’Europe dans tous les sens, et, quelque peu, aussi, sa banlieue, en Asie et en Afrique [c’est-à-dire, précise-t-il plus loin : « la Syrie, l’Égypte, Tunis, l’Algérie »]. Il n’est pas une seule des contrées de l’Europe, une seule de ses capitales que je ne connaisse, et quelques-unes par des séjours, quatre et six fois répétés. Ces longues et différentes excursions, je les ai accomplies dans des conditions de loisir et d’indépendance, favorables à l’observation ; non pas en spécialiste, voyageant pour l’archéologie, les beaux-arts, le commerce, les femmes, l’histoire, la politique, la religion, etc., etc., mais en amateur, poussé par la curiosité, un peu éparpillée sur ces articles différents [14].

En 1863-1864, il fait un long voyage de près d’un an, qui le mène de l’Inde à la Chine, de Ceylan à Java. Les notes qu’il a prises pendant son voyage sont publiées en deux volumes en 1866. Dans une longue préface, il déplore le peu d’intérêt des Français, et des Européens en général – à l’exception des Britanniques – pour l’Inde, la Chine et le Japon. En effet,

nous en sommes toujours en France à la vieille politique, jalouse et égoïste, cherchant la grandeur du pays dans l’abaissement de nos voisins et dans le nombre de ses soldats [15].

Pourtant, bientôt,

l’extrême Orient participera au sentiment de vie commune qui doit animer, un jour, le globe entier, et produire entre les peuples cette solidarité fraternelle entrevue par tant de penseurs incompris ou bafoués. Est-ce donc, après tout, une si fabuleuse ou si lointaine utopie que celle qui prévoit l’accord possible des peuples entre eux ? La race humaine n’acquiert-elle pas des forces et des facultés nouvelles, et ne grandit-elle pas de jour en jour, en puissance collective ? Le sentiment si humain, si chrétien qui réprouve la guerre et la violence, ne gagne-t-il pas, de jour en jour, une plus grande force dans l’opinion générale ? La gloire et la puissance, presque exclusivement dévolues dans le passé aux actions guerrières, qui renient et détruisent la fraternité humaine, ne tendent-elles pas à s’attacher, de plus en plus, aux études et aux travaux pacifiques ? C’est par la compétition émulative que les peuples doivent maintenant lutter entre eux, dans les arts, les sciences et l’industrie ; et le globe entier offre ses continents et ses îles, comme carrière à leurs rivalités, désormais exemptes de sang et de larmes [16].

Pour François Devay,

le monde entier est ouvert à tous les peuples ; et il est au pouvoir de chacun d’eux, dans les limites de ses aptitudes, de son génie particulier, et à l’aide de ses richesses naturelles, scientifiques, industrielles et philosophiques, de participer au vaste système d’échanges, dans tous les ordres, qui deviendra de plus en plus le lien de fraternité entre tous les membres de la grande famille humaine.

C’est le but qu’il nous faut entrevoir et atteindre, en dirigeant toutes nos facultés actives vers les arts de la paix, vers les conquêtes de l’intelligence, vers l’extension des relations commerciales intérieures et extérieures, vers l’abolition des armées permanentes. Exaltons l’esprit d’émulation créateur, au-dessus de l’esprit d’antagonisme destructeur [17].

Après avoir dénoncé « cette gloire militaire qui ne s’épanouit que dans les larmes et le sang », puis critiqué « notre vanité nationale » et « la vieille diplomatie » [18], Devay ajoute à l’intention de ses amis :

Ceux d’entre eux avec lesquels j’ai pris une humble part dans les travaux pacifiques de l’École sociétaire de 1832 à 1848, verront que l’âge et les déceptions qu’il amène ne m’ont point fait renier l’espérance d’une destinée sociale meilleure [19].

Dans le second tome de son Journal, à propos de l’éducation physique des jeunes gens, Devay fait explicitement référence à Fourier :

C’est par l’exercice intégral de ses aptitudes et de ses facultés de tous ordres que l’homme atteindra le complément de sa beauté et de sa puissance, tant corporelles que morales, dans les sociétés futures, entrevues par les grands réformateurs, par Fourier, entre autres [20].

Fidélité phalanstérienne

Dans les années 1860, François Devay conserve ses convictions fouriéristes. D’ailleurs, quand l’École sociétaire est reconstituée, il participe au capital de la nouvelle société constituée principalement par François Barrier et dirigée par Jean-Baptiste Noirot. Il conserve ses parts – vingt actions, pour une valeur de 1 000 francs – quand la société en commandite est transformée en société anonyme, dans l’hiver 1869-1870 [21]. Il assiste au banquet organisé à Paris en 1868 pour célébrer l’anniversaire de la naissance de Fourier [22].

Dans les années 1870, il participe toujours, discrètement, aux activités du mouvement sociétaire : il est présent lors du banquet d’avril 1872, qui clôt le congrès phalanstérien destiné à réorganiser l’École, nettement affaiblie après le décès de Barrier, la guerre de 1870-1871 et la Commune [23]. Quand la Librairie des sciences sociales est menacée de disparition, il répond aux appels de ses dirigeants et accepte de verser de l’argent afin qu’elle surmonte ses difficultés financières. Il est abonné au Bulletin du mouvement social auquel il abonne aussi son fils [24]. Pourtant, déclare-t-il en 1879,

je vous avouerai que depuis un an, je n’en ai pas lu un seul numéro. Il m’est adressé à Paris où je n’ai qu’un pied à terre pour les rares et courts moments que j’y passe. Quand j’y arrive, mon concierge me remet une énorme brassée d’imprimés de toute sorte dont tous les faiseurs de réclames à Paris, ainsi qu’en province, sont si prodigues aujourd’hui. Le pauvre bulletin se trouve dans le tas et je fourre tout au panier sans rien ouvrir ; car à Paris, je n’ai le temps de rien lire si ce n’est un journal quotidien.

Aussi demande-t-il qu’on lui envoie le Bulletin du mouvement social à Condé :

J’aurai au moins le loisir de le parcourir et de juger par moi-même, si, comme mon fils me l’assure, cette publication n’est consacrée qu’à des chamailleries et des controverses sans portée pratique entre trois et quatre dogmatisants, toujours les mêmes [25].

Son abonnement à la revue, ses versements destinés à maintenir la Librairie des sciences sociales ainsi que sa participation aux banquets fouriéristes semblent surtout constituer des marques de fidélité à son passé et l’occasion de rencontrer ses amis. Quand il ne peut pas assister au banquet du 7 avril, en 1879, il précise :

Je le regrette infiniment car c’eût été pour moi une bonne et rare occasion de serrer affectueusement la main à d’anciens et chers condisciples avec lesquels je n’ai toujours eu que d’agréables relations [26].