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Zeltner, Frantz (Marie, François, Joseph, Vincent) de
Article mis en ligne le 1er mars 2025

par Sosnowski, Jean-Claude

Né le 3 avril 1794 à Soleure (Suisse). Décédé le 13 février 1851 à Paris (Seine). Colonel de l’armée polonaise. Propriétaire d’un domaine à Montigny-sur-Loing (Seine-et-Marne). Décoré de l’ordre du mérite militaire de Stanislas Auguste. Chevalier de la Légion d’honneur. Auteur d’un projet garantiste de boulangerie en 1840. Membre de l’Institut phalanstérien en 1846.

Frantz de Zeltner est le fils de Peter Josef de Zeltner, officier de la Garde suisse à Paris (1783-1791), ministre plénipotentiaire de Suisse en France en 1791, premier envoyé de la République helvétique à Paris (27 avril 1798 au 21 février 1800) [1], et de Angélique Drouyn de Vaudreuil. Son père a accueilli Tadeusz Kosciuszko, héros de l’indépendance américaine et de l’insurrection de 1794 pour l’indépendance de la Pologne, au château de Berville à La Genevraye (Seine-et-Marne) jusqu’en 1815, puis à Soleure (Suisse) dans la résidence de la famille Zeltner, où il meurt le 16 octobre 1817.
Frantz de Zeltner est marié à Eugénie-Élisabeth Duault. Un fils naît en 1827, Arthur-Marie-Joseph de Zeltner [2]. Le 23 juin 1828 naît Noémie Marie Catherine.

Entreprise et revers de fortune

Frantz de Zeltner se veut entrepreneur. Il exploite un domaine à La Gravine, commune de Montigny-sur-Loing (Seine-et-Marne). En 1823, il obtient une concession provisoire de 9 ans puis pour 99 ans en 1830 afin d’exploiter une portion de la forêt de Fontainebleau et y extraire des grès afin de confectionner des pavés. Il est domicilié rue du Parc à Paris. Une ordonnance royale du 16 octobre 1834 l’autorise à établir un chemin de fer « à ficelle » de 3 km entre les carrières et le canal du Loing [3]. Mais les dépenses s’accumulent, le projet périclite ; dès 1832, il ne lui est ni possible d’effectuer les travaux requis (établir « une route praticable de 6 mètres de large […] sur une longueur d’environ 400 mètres pour faciliter le débardage des bois de la forêt de Fontainebleau et leur transport au port de la Gravine » [4]), ni de payer la redevance annuelle de 1 288,66 francs. Vers 1845, la jouissance de la concession et ses moyens d’exploitation sont mis en vente, sans succès. Le bail est finalement résolu en 1850 : « l’État sera reconnu propriétaire et pourra prendre immédiatement possession du chemin de fer de Montigny, du terrain sur lequel il est établie, des portions de terrain nécessaires à son exploitation, dont la distraction a été prononcée au profit de la société du Long Rocher par le jugement sus-énoncé du 4 juin 1846, des constructions y établies, des wagons et autres objets servant à son exploitation et considérés comme immeubles par destination du port de la Gravine, avec toutes ses circonstances et dépendances. [...] l’administration de l’ancienne Liste Civile aura droit aux loyers courus et échus, en vertu du bail emphytéotique sus-énoncé, jusqu’au 24 février 1848 ». Frantz de Zeltner est condamné aux dépens.

Un soutien indéfectible à la cause polonaise

Frantz de Zeltner, qui a été « aide de camp de Kosciuszko » [5], appartient au Comité central franco-polonais formé le 28 janvier 1831 à Paris en soutien à la guerre d’indépendance polonaise, et présidé par Lafayette [6]. Son épouse, est enceinte lorsqu’il s’engage aux côtés des Polonais. Zeltner participe à la guerre d’indépendance de la Pologne avec le grade de major et d’aide de camp du général en chef Skrzynecki. Auréolé de son passé auprès de Kosciuzko, « on lui demanda la permission de faire son portrait, et la ville de Varsovie voulut bien être marraine de l’enfant dont madame de Zeltner était enceinte, et à laquelle elle donna les noms d’Hedwige, reine de Pologne, et de Bronislawa, nom de la patrone [sic] de la montagne élevée à Krakovie [sic], en l’honneur de Kosciuszko » [7]. Mais cet enfant décède à l’âge d’un an. Décoré de l’ordre du mérite militaire de Stanislas Auguste, pour des faits d’armes lors du siège de Varsovie en septembre 1831, promu colonel, Zeltner quitte la Pologne le 7 octobre 1831, après la soumission des Polonais. Il revient avec une infirmité, « ayant perdu l’usage d’une jambe » [8].

Piwarski, Jan Feliks (1794-1859), « Franciszek Zeltner, maior woysk polskich, były adiutant Kościuszki [...] », post 1831 (en ligne sur Biblioteka Narodowa, Polona)

L’attachement qu’il porte à la cause polonaise le conduit à partir de 1834, à ériger dans son domaine de Montigny-sur-Loing un monument en l’honneur du général Kosciuszko, avec à partir du 9 octobre 1836, le soutien de la population de la commune. Celle-ci contribue activement aux travaux dans une ambiance festive :

la proposition fut accueillie avec enthousiasme, et il fut proposé et accepté que la fêle du dimanche commencerait par un travail de plusieurs heures à la montagne de Kościuszko, élevée à l’instar de celle qui est aux portes de Krakovie [sic]. Effectivement, le dimanche suivant, vingt ouvriers s’étaient mis d’eux-mêmes à l’ouvrage, et à orner de feuillage un arc de triomphe qu’ils avaient dressé. À dix heures, les habitans de Montigny, Sorques, la Génevraie, Episy, etc., etc., et communes avoisinantes arrivèrent à l’habitation de M. de Zeltner, où la musique de la garde nationale de Moret s’était réunie : des coulevrines prêtées par cette ville annoncèrent le départ du cortège qui se composait d’hommes, de femmes et d’enfans portant avec eux des pioches, des pelles, des brouettes, des paniers : le trajet se fit au son de la musique qui accompagna aussi le travail. M. de Zellner avait fait préparer la base de la montagne, et creuser un caveau destiné à devenir une chapelle, tracé et planté des allées tout autour. Ce travail si joyeusement fait, et en habits de fête par des hommes, des femmes, des vieillards, des enfans, était un spectacle bien nouveau et vraiment difficile à décrire. Des dames des environs étaient venues, et, comme madame de Zeltner, elles ont voulu porter leur panier de terre.

Plusieurs discours sont prononcés dont l’un par « Czynski, polonais qui, invité d’assister à cette cérémonie, par M. de Zeltner, le remercia ainsi que les habitans [sic] de Montigny, de l’hommage qu’ils rendaient au héros de la Pologne » [9]. La fête se poursuit par un banquet et un bal. Une souscription permanente est ouverte pour la réalisation du monument. Rendez-vous est donné pour l’année suivante pour poursuivre le travail. Mais l’année suivante, alors que devaient se réunir plus de 10 000 personnes, le 1er septembre, les autorités interdisent les festivités pour l’inauguration de la chapelle Saint-Thadée, et la poursuite de l’élévation de la montagne ; les autorités russes se sont plaintes auprès de Louis-Philippe. La tente du banquet est démolie, les affiches arrachées ; la troupe fait barrage aux Polonais accourant pour les festivités. Cependant, les habitants des environs regroupés sur les terres de Zeltner, terrain privé, poursuivent l’élévation de la montagne, mais aucune festivité ne peut avoir lieu [10]. Enfin en 1839, suite à une nouvelle demande de Zeltner, le sous-préfet de Fontainebleau refuse l’organisation d’une fête prétextant « qu’aucun motif rationnel ne justifiait à Montigny une fête en commémoration de la mort de Kosciusko car les peuples civilisés n’honoraient pas les morts par des danses et que le proscrit polonais n’était pas mort dans ce village [...] » [11]. Le sous-préfet poursuit en dénonçant le projet de chemin de fer du Long Rocher qui « pouvait servir de prétexte ou de motif à une fête d’inauguration s’il avait été achevé, mais aujourd’hui que partie de ce chemin a été renversée par les débordements du Loing, que l’étude de ce chemin est reconnue mauvaise et le tracé défectueux, il y a plutôt lieu de gémir sur une opération aussi insensée que de danser sur ces railways inachevés » [12]. -sur-Loing ne peut devenir Polonia-sur-Loing comme l’espérait Zeltner.

En mai 1840 la rédaction du Nouveau Monde rappelle ses origines et ses liens avec Kosciuszko, mais elle voit avant tout en lui un « partisan et […] admirateur de Fourier » qui tente une expérience garantiste en fondant une « boulangerie mutualiste » [13].

Fondation d’une boulangerie mutualiste

Après l’expérience de Jean-Marie Andron, alors qu’Alfred Armynot Duchatelet tente une réalisation similaire à Bergerac, Frantz de Zeltner annonce fonder une boulangerie véridique « établissement basé sur le principe de la vérité et de la justice distributive » [14], dans les environs de Paris en avril 1840. L’organisation de la boulangerie, « établissement garantiste », est donnée en détail [15]. La « boulangerie mutualiste » est « une société pour la confection en grand et la distribution à domicile du pain bien manipulé et qui, aux conditions de propreté et de salubrité (qu’on est loin de trouver partout), joindra une parfaite cuisson et surtout le poids intégral » [16]. Le succès escompté doit permettre une réduction « de 4 centimes par pain de 2 kilog. dès qu’elle sera assurée de vendre 5,000 pains par jour, et successivement des diminutions plus considérables à mesure que l’exploitation prendra de l’accroissement ». La société est une société par action (les actionnaires sont de deux types, bailleurs de fonds ou consommateurs) dont les actionnaires seront intéressés par l’augmentation du nombre de souscripteurs. Le projet prévoit un équipement de « 4 fours et 2 boutiques, dont 1 à Paris, […] chauffage, au moyen d’un nouveau système de four chauffé au charbon de terre, de l’invention de M. Mathieu Clément, breveté (rue du Bac, 38) ; emploi de machines telles que pétrins mécaniques et autres pour une exploitation faite en grand [...] » [17]. La sécurité sanitaire sera assurée par le contrôle des consommateurs qui seront également actionnaires. Un gérant, comptable, « ne s’attribue qu’un traitement proportionnel, de sorte que, quelle que soit l’échelle sur laquelle opérera la société, les bénéfices ne pourront être absorbés par l’administration ».

Le Nouveau Monde s’interroge sur la concurrence qui peut naître entre la boulangerie fondée par Andron et ce nouvel établissement. Mais le colonel de Zeltner rassure la rédaction sur le modèle garantiste adopté :

Nous étions sûrs d’avance de la réponse, et nous l’avons provoquée plutôt pour la satisfaction de nos lecteurs que pour nous-mêmes. Les deux boulangeries tâcheront de rivaliser pour perfectionner la panification au profit des consommateurs, mais elles n’offriront pas le spectacle immoral de cette lutte incessante entre les commerçants ordinaires qui les porte à se nuire réciproquement, et quant aux travailleurs, dit M. de Zeltner, [ils recevront] le dixième des bénéfices, qui leur sera partagé au prorata de leurs émoluments [18].

Autre élément rassurant la rédaction sur la viabilité du projet, Frantz de Zeltner recherche des actionnaires consommateurs et non des bailleurs de fonds, le capital qu’il investit étant suffisant (300 000 francs) pour ouvrir prochainement cette nouvelle boulangerie.
Il présente son projet lors d’une réunion phalanstérienne qui se déroule au château de Beaujon. Le projet est « accueilli avec intérêt, les dames présentes lui ont promis leur concours et parmi les personnes qui se sont chargées de grouper des consommateurs » [19]. Il est membre du « comité de la vérification des comptes » [20] aux côtés de « MM. Jullien de Paris, ancien directeur de la Revue encyclopédique ; le baron de La Châtre, directeur de la banque des échanges [21] ; Th. Juge, rédacteur en chef du Globe ; […] ; le docteur Mure, Ed. De Pompéry, Castanau, Stoffel, Reverchon, maire à Grédisans, etc ».
Il souscrit pour cinq francs au projet de phalanstère d’enfants initié au sein du groupe parisien constitué autour du journal Le Nouveau Monde [22].
En 1846, il est domicilié 14 rue de Paradis-Poissonnière ; il appartient à l’« Institut phalanstérien » [23] comme Simon Blanc, le général Dubourg, Hugh Doherty, le statuaire Arthur Guillot, l’homme de lettre Frédéric Charrassin et Anthime Benjamin Hamel.

Frantz de Zeltner reste fidèle à la cause polonaise lorsqu’une nouvelle insurrection éclate en 1846. Il est membre du Comité polonais reconstitué auquel appartient également Victor Considerant [24].
Le 4 juillet 1850, colonel, commandant le château de Neuilly, naturalisé français, il est nommé chevalier de la Légion d’honneur pour avoir « rendu des services éminents à la commune de Neuilly, lors des journées de juin 1848 » [25]. Lors de son décès, il est dit ancien commandant du château de Neuilly et rentier comme son épouse. Le couple réside 11 rue de la P à Paris. La reconstitution de l’acte de décès est faite à la demande de son fils, Arthur de Zeltner, consul de France à Bâle, « chevalier de la Légion d’honneur, officier de Guadalupe, grand-officier de Charles III et d’Isabelle la Catholique, naturalisé français, marié à Anna-Carolina-Maria del Carmen Sanderson, d’une ancienne noblesse d’Écosse » [26].