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Site internet de l’Association d’études fouriéristes et des Cahiers Charles Fourier

Brucker, Raymond (Brucker, Philippe, Auguste, Raymond)
Article mis en ligne le 1er mars 2025

par Cordillot, Michel, Dubos, Jean-Claude, Sosnowski, Jean-Claude

Né le 6 pluviôse an VIII (26 janvier 1800) à Paris (2e arrondissement, Seine). Décédé le 28 février 1875 à Paris (Seine). Ouvrier éventailliste, puis publiciste et littérateur.

Il est le fils de Marie Françoise Brucker et d’un père inconnu. Il aurait été « élevé par un prêtre apostat et marié, qui, au lieu de lui apprendre à prier Dieu, avait empoisonné son enfance, en le plongeant dans le naturalisme païen du veux Pline » [1]. Brucker aurait été l’amant de Marie-Reine Guindorf [2], saint-simonienne, épouse de Constant Flichy qu’elle quitte pour le suivre. Cet amour impossible la conduit au suicide selon son amie Eugénie Soudet. Le 20 mai 1844, Brucker épouse Angélique Eugénie Soquet. Lors de son mariage, le couple qui vit 7 quai de la Tournelle à Paris, légitime 6 enfants tous nés à Paris au cours des vingt années précédentes : Augustin Eugène le 10 janvier 1824, Ernest Eugène le 26 janvier 1826, Élisabeth Julie le 2 mars 1829, Amélie Léontine le 11 novembre 1830, Cyprien Alfred le 11 novembre 1830, Edmond Auguste le 19 février 1842.

Républicain de la première heure

D’abord ouvrier éventailliste, Raymond Brucker débute comme journaliste en 1827. « J’étais républicain.
Je vivais dans un atelier […], on vint m’y chercher au milieu de mes pinceaux » [3], écrit-il en mars 1848. Il collabore au Figaro où il croise Félix Pyat et Louis Veuillot [4]. En 1828, il publie avec Michel Masson, un drame romanesque, le Maçon, sous le pseudonyme collectif de Michel Raymond, association de leurs deux prénoms. L’ouvrage est adapté pour le théâtre des Variétés l’année suivante sous le titre Le Ménage du maçon ou les mauvaises fréquentations [5]. A la même période, sous le même pseudonyme, cette fois associé avec Léon Gozlan, il fait paraître Les Intimes [6]. « Le journalisme accapara ma plume et ma verve dans les luttes qui déterminèrent 1830. Au signal des ordonnances, je rencontrai mes amis sur les barricades », explique-t-il. Malgré cet engagement, il refuse la croix de Juillet : « l’avortement de la révolution de Juillet me dégoûta, deux ans plus tard, de ce que l’on nommait la politique, et, progressivement, de la misérable frivolité des lettres » [7].
Son choix le conduit à une vie de pauvreté et de solitude, avance-t-il. « Mes passions m’y poursuivirent comme autant d’énigmes, et m’emportèrent vers les études sociales. De système en système, ainsi qu’un aventurier, je cherchai la toison d’or du jour, le secret de l’organisation du travail » [8].

Phalanstérien

Il opère un rapprochement avec l’École sociétaire : le 12 octobre 1835, Victor Considerant écrit à Clarisse Vigoureux : « Je puis vous citer entre autres conversions récentes et saillantes Brucker, connu dans la littérature, sous le nom de Michel [?] Raymond. Il va faire des romans phalanstériens. » En réalité, Brucker collabore avec Considerant et avec Francis Wey à la réédition d’une brochure, publiée anonymement en mars 1836, Publication complète des nouvelles découvertes de sir John Herschel dans le ciel austral et dans la lune, version fouriériste d’un canular imaginé en août et septembre 1835 par l’Américain Richard Adam Locke, selon lequel le célèbre astronome Herschel, parti en mission en Afrique du Sud, avait découvert dans la Lune des habitants appelés poétiquement les Vespertillos. Même si ce canular est dénoncé à l’Académie des sciences le 2 novembre 1835 par François Arago, il a un énorme succès : Considerant et ses deux complices en profitent pour écrire une « violente satire de la religion accusée de favoriser l’exploitation des faibles » [9], dans la lignée du discours prononcé en 1835 à l’Hôtel de Ville par Considerant.
Brucker se montre également favorable à la réalisation d’un phalanstère d’essai. Il fréquente les banquets phalanstériens - et en particulier les « banquets ouvriers » ou « banquets populaires » de l’École sociétaire à Paris, de 1836 à 1840 ; il y déclame des vers et y chante des chansons. Le 15 mai 1836 lors d’un de ces banquets, auquel participe Fourier, il puise « le sujet de la chanson tant approuvée par Fourier ; faisons le phalanstère à dix sous » [10] dans la proposition d’une souscription populaire proposée par André :

C’est une honte, mes enfans, A tous, tant que nous sommes, D’attendre depuis si longtems Des trésors et des hommes ! Entre ouvriers cotisons-nous ! Fesons le Phalanstère à dix sous, Fesons le Phalanstère (Air de la Boulangère) [...] [11]

Le journal fouriériste dissident Le Nouveau Monde du 1er février 1840 rapporte qu’il a écrit un « Épître à Raspail ». Toujours d’après Le Nouveau Monde [12], il a publié dans La Phalange [13] sous le pseudonyme d’Édouard Gourdon un « Épître aux partisans de l’égalité ». Le 21 février 1840, enfin, Le Nouveau Monde publie une « Marseillaise pacifique » signée de lui.
Mais Brucker déchante. « Comme on le pense bien, chaque système se donnait pour le seul qui fût bon à prendre. Et tous considéraient tous les autres comme exécrables » [14].

La révélation

Converti au catholicisme vers 1839 [15], il « trouv[e] le terme de [s]es pèlerinages » et déclare en 1848 :

Le foyer catholique est à mes yeux le foyer constituant des âmes, des familles, des nations et de l’humanité. L’Église fut le giron de la France. En dehors du Catholicisme il n’y a pas de fraternité, pas d’égalité, pas de liberté. Je ne veux pas du mot sans la chose [16].

En fin d’année 1840, il résume ainsi son parcours :

Jadis rédacteur du Figaro, ce sanglant faiseur d’épigrammes ; puis phalanstérien enthousiaste, chantant sur tous les modes les harmonies de Charles Fourier, ce hardi retoucheur du monde ; et maintenant converti, déplorant mon passé comme autant de fautes et de rêves [17].

Dans le roman Maria qu’il édite alors [18], il est peu affable vis à vis des ses anciens amis. « Nous ne sommes que des fous impuissants ou des révolutionnaires malheureux, dupes de nos désirs et désolés de les sentir dans notre sein comme Tantale » [19]. L’un de ses personnages, Frédérick, écrit-il, « en est là, comme un disciple de Saint-Simon ou de Fourier. Il inventerait l’Autorité si l’Autorité pouvait sortir du sein de l’homme. Il la voit prête à lui sourire ; et devant cette vision, toutes les autres s’éclipsent. S’il ne bâtit pas un phalanstère, il construira des prisons modèles » [20].

Raymond Brucker - Portrait dans Le Noël, 20 avril 1905 (Souce Gallica)

Les Docteurs du jour devant la famille qui paraît en 1844 sous son nom associé au pseudonyme Michel Raymond pour prénom, illustre son reniement des idées qu’il avait auparavant défendues et sa conversion au catholicisme. Selon Louis Veuillot, ayant perdu son talent d’écrivain, pauvre et malade, Brucker révèle un don d’orateur [21]. Barbey d’Aurevilly, converti au catholicisme par Brucker, relate que Brucker « voulut vivre, non pas d’aumônes, comme il se plaisait à le dire, mais de conférences aux ouvriers des faubourgs qui lui étaient payées par des personnes intentionnées à raison de dix francs l’une » [22]. Pendant sept ans, dans la dernière partie de la monarchie de Juillet, il dispense des cours de philosophie et de religion à l’Athénée [23]. Après avoir fondé l’Espérance à Nancy, revenu à Paris, il devient l’un des animateurs de la Société Saint-François-Xavier et prêche dans les églises [24]. Il est contraint de la quitter sous la pression de légitimistes offusqués par ses discours.

Lors des élections législatives d’avril 1848, il se porte candidat comme « Ex-ouvrier éventailliste, aujourd’hui brocheur ». Mais c’est sans aucune conviction sauf celle de faire entendre une voix particulière et par légitimité acquise auprès des ouvriers :

J’inscris mon nom sur la liste des postulants aux fonctions de l’Assemblée constituante. Mon élection est plus qu’éventuelle, et ne dépend guère de moi. - Je ne serai peut-être qu’une corbeille où se rassembleront quelques suffrages. - Le cas échéant, mes amis seront priés de reporter leurs suffrages sur un meilleur citoyen [...] [25].

afin annonce-t-il en préliminaire l’objectif de :

Se réassocier [sic], voilà l’œuvre. Centupler la valeur de l’homme par le triple accord des forces, des capacités et des sacrifices, telle est la question.

Son programme s’inscrit dans sa foi :

Le foyer catholique est à mes yeux le foyer constituant des âmes, des familles, des nations et de l’humanité. L’Église fut le giron de la France. En dehors du Catholicisme il n’y a pas de fraternité, pas d’égalité, pas de liberté. Je ne veux pas du mot sans la chose.

Il se veut candidat des ouvriers pour résoudre la question de l’organisation du travail :

Le problème de l’organisation du travail renferme celui de notre avenir. Il est, à mes yeux, la pierre angulaire de la République, sa garantie d’avenir, sa cause finale et sa pensée première.

Il résume ainsi sa conception de la République :

Je n’ai jamais nettement compris l’exercice pratique de notre devise républicaine qu’à la faveur de l’exemple de Jésus-Christ, des leçons de l’Évangile, et des développement de l’Institution spirituelle dont la circonscription géographique embrasse le monde, et dont le sommet hiérarchique se voit de tous les côté à Rome, dominé par l’aïeul électif des nations modernes. Sur cette ligne, où se dissipent les ombres, je signe de mon sang et de mon nom l’engagement de figurer au nombre des plus dévoués républicains.
Profession de foi d’un citoyen de Paris pour sa candidature à l’Assemblée nationale (Signé : P.-A.-Raymond Brucker, ex-ouvrier éventailliste, aujourd’hui brocheur. [31 mars 1848]), [Paris], impr. de Guiraudet et Jouaust [1848]. BnF, Le64-925.

Il collabore au Journal des pauvres, mensuel « ayant pour devise Liberté, travail, propriété, association – organe du libéralisme républicain, sans mélange de socialisme. - C’est la ligne que suit le National » [26]. Étrangement, Brucker se rapproche temporairement de Blanqui en 1848. Il figure alors sur la liste des membres de la Société républicaine centrale, et il signe comme membre du bureau l’adresse au Gouvernement provisoire rédigée par Blanqui, après les événements sanglants de Rouen en avril 1848 [27]. Il publie en deuxième partie d’année le « testament » d’Alibaud (il en est le dépositaire depuis 1836) : dans son introduction, il invoque Dieu et se définit comme un républicain « décoiffé de son bonnet rouge », comme un socialiste « retourné ». Il est en septembre 1848 l’un des rédacteurs du Canon d’alarme [28], un journal légitimiste et réactionnaire qui ne publie qu’une brochure spécimen en août [29] dans laquelle Victor Considerant est la cible d’un rédacteur et un seul numéro en septembre. Brucker y donne une poésie, « Hodié » en quarante-huit strophes. Dans ce même numéro, le feuilleton, dont l’auteur n’est pas mentionné, s’en prend au phalanstérien Jean Journet. L’auteur relate les péripéties d’un apôtre phalanstérien, le poète « Lenfourné » et ironise sur les théories phalanstériennes. Derrière ce personnage, se cache donc Journet dont l’auteur relate l’internement à Bicètre en 1841, puis le séjour à Cîteaux. En 1852, Brucker s’associe à un autre converti, également passé par la propagande phalanstérienne aux côtés de Jean Journet [30] puis devenu secrétaire de Proudhon, Barnabé Chauvelot. Chauvelot dans Proudhon et son livre, ouvrage dans lequel il s’attaque à La Révolution démontrée par le coup d’état de Proudhon, rend hommage à Brucker pour le rôle qu’il a joué dans sa propre conversion et reprend l’ouvrage de Brucker, Les Docteurs du jour devant la famille [31]. Brucker s’illustre également dans la presse avec Chauvelot au sein du Franc-Juge [32].
Pourvu d’une sinécure sous le Second Empire, mais révoqué sous la Troisième République, il meurt dans la misère.

Lors de son décès, Raymond Brucker vit au 10 rue Leregrattier à Paris avec son épouse et son fils Edmond Auguste, visiteur de l’Assistance publique. En 1877, Paul Féval, dans le premier volume d’Étapes d’une conversion [33], prend modèle sur Brucker pour son personnage Jean.