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Bernard Desmars  |  mise en ligne : octobre 2018

Grill, (Paul) Émile


Né le 6 avril 1809 à Estagel (Pyrénées-Orientales), décédé le 7 mars 1875 à Prades (Pyrénées-Orientales). Conducteur des Ponts et Chaussées, puis géomètre. Abonné à La Démocratie pacifique, soutien financier de l’École sociétaire, propagandiste des idées fouriéristes à Prades.


Le père d’Émile Grill est instituteur ; la famille est d’abord établie à Estagel, puis à Collioure – où la mère d’Émile meurt – avant de rejoindre Prades au cours des années 1840 [1]. À partir du début des années 1830, Émile travaille dans l’administration des Ponts et Chaussées [2]. Sous la Deuxième République, il occupe un emploi de conducteur.

Il est fouriériste, tout comme son frère Vincent, agent voyer. Il est d’ailleurs difficile de dissocier l’un de l’autre dans leur engagement phalanstérien. Ils signent souvent de leur seul patronyme leur correspondance avec les dirigeants du mouvement fouriériste, ce qui ne permet pas toujours de savoir ce qui revient à Émile et ce qui est dû à Vincent. Ils sont abonnés à La Démocratie pacifique et versent la rente phalanstérienne, cette contribution financière qui permet à l’École sociétaire d’exister ; ils envoient six francs par semestre, somme qui, précisent-ils, provient pour une moitié d’Émile et pour l’autre de Vincent [3].

On ne connaît cet engagement fouriériste que par leur correspondance de 1849 et 1850. Mais ils sont déjà acquis à la cause phalanstérienne depuis quelque temps et probablement dès la monarchie de Juillet. En tout cas, Émile connaît suffisamment bien la théorie sociétaire pour essayer de la propager à Prades juste après la révolution de Février.

c’est moi qui en 1848 ai semé les premières idées d’organisation sociale parmi la classe ouvrière de la petite ville de Prades, idées qui ont germé et pris de telles racines qu’on désespère bien maintenant de les voir jamais mourir [4].

Ces activités militantes leur valent quelques ennuis auprès de leur administration, surtout quand la République est dirigée par des gouvernements conservateurs. D’après leur correspondance, ils craignent des sanctions, voire la perte de leur emploi. Aussi, en juillet 1849, quand l’École sociétaire lance un appel à souscription afin de faire reparaître La Démocratie pacifique, les deux frères Grill restent très prudents et hésitent à le diffuser :

vous comprendrez, nous n’en doutons pas, notre réserve au sujet de la souscription, et pourquoi nous n’avons pas encore formé un groupe phalanstérien [5].

Au cours de l’été 1849, Émile est muté à Narbonne [6]. Ceci l’affecte beaucoup, écrit-il un peu plus tard, car il a dû s’éloigner de son père, de son frère et de sa sœur [7]. Puis, il est muté au service hydraulique, « service […] beaucoup plus fatigant que le service ordinaire » alors qu’il éprouve des problèmes de santé [8].

Émile est finalement « destitué sur un prétexte futile » au printemps 1850 [9], son frère l’étant aussi quelques semaines plus tard. Il soupçonne les autorités de faire surveiller son courrier : ayant rédigé et envoyé à l’École sociétaire un « petit écrit sur les principes de foi et de morale sur lesquels [il] croi[t] que doit reposer toute organisation de la société », il pense que son envoi a été intercepté à la poste [10].

En juillet 1850, les deux frères signent une lettre dans laquelle ils exposent leur « confiance dans les sublimes vérités trouvées par Fourier, malgré les entraves de tout genre suscitées par les ennemis du progrès », et en particulier malgré la perte de leur emploi.

Nous voilà donc, pour avoir compris et avoir dit qu’il y avait réellement moyen de rendre les hommes beaucoup plus heureux qu’ils ne sont sur la terre, nous voilà réduits à ne savoir comment employer nos facultés pour nous procurer de quoi subvenir à nos besoins […]. Et notez que nous avons encore notre vieux père et une sœur à soutenir [11].

Aussi annoncent-ils qu’ils ne peuvent s’abonner à la nouvelle formule de La Démocratie pacifique, devenue hebdomadaire.

Nous espérons cependant pouvoir continuer de vous envoyer la rente, que nous avons promise. Nous ne cesserons dans tous les cas que s’il nous est tout à fait impossible de continuer.

Un jour viendra peut-être où nous pourrons faire davantage. En attendant nous répandons, autant qu’il nous est possible, les idées de solidarité générale et d’organisation du travail. C’est tout ce que nous pouvons faire pour l’instant [12].

On ne trouve plus ensuite de trace des frères Grill dans la documentation sociétaire.

Émile devient géomètre. En 1858, les deux frères obtiennent deux brevets d’invention, l’un pour « un instrument graphique dit compas diviseur » et l’autre « pour un appareil de frein [...] pouvant arrêter en moins de cinq secondes un train de chemin de fer lancé à toute vitesse » [13].

Émile se marie en 1861 avec Marie Thérèse Roseline Petit, dont la sœur a épousé Vincent deux ans plus tôt. Son décès, en 1875, n’est pas mentionné dans le Bulletin du mouvement social, l’organe fouriériste, ce qui confirme son absence de relation avec l’École depuis plusieurs années.


Bernard Desmars

Dernière mise à jour de cette fiche : octobre 2018

Notes

[1Émile est encore recensé à Collioure avec ses parents en 1841.

[2En 1850, Émile écrit qu’il a « 18 années de service dans les Ponts et Chaussées ». Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 417), lettre du 7 juillet 1850, signée Vincent et Émile Grill.

[3Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 410 et 415), lettres d’Émile Grill, 23 novembre 1849 et 9 février 1850.

[4Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 415), lettre d’Émile Grill, 9 février 1850.

[5Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 421), lettre du 15 juillet 1849.

[6Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 420), lettre du 5 septembre 1849.

[7Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 415), lettre d’Émile Grill, 9 février 1850.

[8Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vue 415), lettre d’Émile Grill, 9 février 1850.

[9Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 411-412 et vues 417-418), lettres du 15 avril 1850 et du 7 juillet 1850.

[10Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 411-412), lettre d’Émile Grill, 15 avril 1850.

[11Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 417-418), lettre d’Émile et Vincent Grill, 7 juillet 1850.

[12Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 417-418), lettre d’Émile et Vincent Grill, 7 juillet 1850.

[13Institut national de la propriété industrielle. Base de données des brevets du XIXe siècle, dossier 1 BB 34 958 et 1 BB 36 968.


Ressources

Sources :
Archives nationales, fonds Fourier et Considerant, 10 AS 38 (681 Mi 64, vues 410 à 422), lettres des frères Grill, 1849 et 1850.
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, état civil d’Estagel, acte de naissance, 7 avril 1809 (en ligne sur le site des Archives départementales des Pyrénées-Orientales, vue 90/313).
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, état civil de Prades, acte de mariage, 28 janvier 1861 (en ligne sur le site des Archives départementales des Pyrénées-Orientales, vue 236-237/399).
Archives départementales des Pyrénées-Orientales, état civil de Prades, acte de décès, 7 mars 1875 (en ligne sur le site des Archives départementales des Pyrénées-Orientales, vue 240/401).

Sitographie :
Institut national de la propriété industrielle, Base de données des brevets du XIXe siècle, 1 BB 34 958 et 1 BB 36 968.


Index

Lieux : Prades, Pyrénées-Orientales

Notions : Famille - Propagande - Répression

Pour citer cette notice

DESMARS Bernard, « Grill, (Paul) Émile », Dictionnaire biographique du fouriérisme, notice mise en ligne en octobre 2018 : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article2072 (consultée le 19 octobre 2018).

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