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INEDIT ! UNIQUEMENT SUR LE SITE - Un entretien avec Simone Debout : Charles Fourier ou l’illusion réelle

Nicole Chosson , Annie Trassaert , Martin Verdet  |  2016 / n° 27 |  décembre 2016



Pour citer ce document

CHOSSON Nicole, TRASSAERT Annie, VERDET Martin , « INEDIT ! UNIQUEMENT SUR LE SITE - Un entretien avec Simone Debout : Charles Fourier ou l’illusion réelle  », Cahiers Charles Fourier , 2016 / n° 27 , en ligne : http://www.charlesfourier.fr/spip.php?article1824 (consulté le 8 avril 2017).

Texte intégral

Charles Fourier : l’illusion réelle

Simone Debout

Un film de Nicole Chosson, Annie Trassaert, Martin Verdet et Simone Debout
Réalisation : Martin Verdet, Nicole Chosson et Annie Trassaert

« Charles Fourier, rêveur sublime. » Stendhal

Charles Fourier (1772-1837)

1.

Nicole Chosson – Simone Debout, vous avez connu Charles Fourier par André Breton ?
Simone Debout – Eh bien non, mais c’est par Fourier que j’ai connu André Breton, et une amitié enthousiaste. Quand j’ai découvert Fourier, bien sûr j’ai lu l’Ode à Fourier d’André Breton, et « Toi tout debout parmi les grands visionnaires […] Fourier tranchant sur la grisaille des idées et des aspirations d’aujourd’hui ta lumière.1 » [1]
Un jour, André Breton m’a dit : « Fourier, je l’aime d’amour. » Et plus tard, quand j’ai rappelé cette parole à Raymond Queneau, il a eu un petit rire sarcastique, et puis il a dit : « Moi aussi. » Déclaration d’amour comme à un vivant, dont on reçoit, à qui on donne.

2. Résistance

J’ai lu Fourier un jour quand on me l’a apporté, un ami historien. Et j’ai lu La Théorie des quatre mouvements avec enthousiasme, bien sûr, parce que j’ai trouvé tout à coup ce qui manque aux théories de l’émancipation telles qu’elles ont été pensées à travers le XIXe siècle et à travers, en particulier, la pensée marxiste – bien que Marx, le jeune Marx, ait beaucoup parlé de l’homme concret, qu’il avait peut-être pris un petit peu chez Fourier, d’ailleurs. Engels disait que, dans ces enveloppes fantastiques, il y a des germes de pensée géniale.
Alors moi, je l’ai découvert tardivement, à un moment où j’avais quitté – depuis 1945 – la vie politique active, que j’avais commencée dans mes dernières années de lycée, où j’étais entrée au Parti communiste, aux Jeunesses communistes, que j’avais quitté presque aussitôt, enfin un an après, parce que c’était le Pacte germano-russe et que c’était, à partir de ce moment-là, la déconfiture complète de la foi du charbonnier – que je n’aurai plus jamais.
Donc, pendant les premiers moments de la Résistance, j’avais participé au premier groupe de résistants, je crois, un petit journal avec quelques amis trotskystes, Sous la botte, puis au groupe fondé par Sartre à son retour de prisonnier en Allemagne, en 1941, c’est-à-dire au début 1941. Mais ça avait duré très peu longtemps parce que, finalement, très vite, quand les Allemands sont entrés en URSS, les communistes ont tout à fait changé leur attitude qui était jusque-là de dénigrer même De Gaulle comme agent de l’Angleterre. À ce moment-là, ils sont devenus à nouveau antifascistes, comme avant la guerre, et, en plus, ils disposaient de militants extrêmement dévoués, d’une organisation très bien faite. Et finalement, après avoir vu que les groupes de Sartre étaient très sympathiques et amusants mais pas plus, je suis à nouveau entrée au Parti communiste mais cette fois sans aucune espèce d’illusion sauf celle, très forte, que ce parti éclaterait après la guerre, et que peut-être ce serait un changement totalement différent. J’ai donc, pendant la guerre, rencontré la même manière policière, etc., sauf, encore une fois, chez les militants dévoués, courageux, affectueux, dont il est très difficile de se séparer, d’ailleurs.
Mais à la Libération j’ai dirigé un journal pendant un temps avec mon mari, Les Allobroges, qu’il avait édité pendant la guerre, avec les autres journaux clandestins de la région Rhône-Alpes. Et puis, très vite, lui et moi avons été en difficulté avec la Fédération communiste, chaque soir pour les éditos de ce journal. Jusqu’au moment où, après le retour de Thorez et la manière dont il dirigeait le parti, j’ai compris qu’il n’y avait aucun changement, mais au contraire, et par conséquent je les ai quittés en 1945, et ça définitivement, mais en gardant une espèce de manque, et tout à coup Fourier m’ouvrait un autre avenir de l’émancipation, un autre avenir d’une pensée.

3. Utopie, eu-topos

Non pas UTOPIE, hors temps et pays réels, mais EU-TOPOS, le bon lieu, ici, maintenant

Je dirai le souvenir d’un jour de printemps en montagne. Les prés, émaillés de fleurs, narcisses, trolles, gentianes, les ombelles, les grandes berces. Dans l’air froid et la lumière dorée, une harmonie, la beauté des enluminures d’un livre d’heures. Comme si, tout à coup, la nature imitait l’art. « Pas du tout, rétorqua un étudiant qui m’accompagnait, ce ne sont que mouvements d’atomes interchangeables. » Le jeune sot déniait l’émerveillement, le plaisir qui aiguise l’attention et les pouvoirs de l’œil à la fois d’organiser et de distinguer, la composition sensible spontanée, l’ébauche en tous et en chacun de ce que le peintre accomplit, tente de parfaire, d’exhausser. L’apprenti savant ignorait les réserves inépuisées, les sources vives de la création et des renouvellements même symboliques. « Je pense d’abord en images », dit Einstein.
Fourier, « rêveur phénoménal » selon Proudhon, « rêveur sublime », écrivit Stendhal, et plus platement « un utopiste », dit-on à l’envi, à la suite des socialistes scientifiques et de leurs éloges condescendants. Mais « utopie », à l’origine un non-lieu où la vie sociale commence et recommence, hors temps et pays réels, devient, avec Fourier, le bon lieu, non plus « utopie » mais « eu-topie », « eu-topos », ici et maintenant. Aussi bien ce sera maintenant ou jamais, car la civilisation subversive – ce qui veut dire, pour Fourier, subvertie, dévoyée, faussée –, la civilisation subversive entraîne les hommes et la Terre même à la perte irrémédiable.
Aux premiers temps de la science moderne et de la grande industrie, Fourier prophétise ce que, un siècle plus tard, Freud constate : « Les hommes sont maintenant parvenus si loin dans la domination des forces de la nature qu’à l’aide de ces dernières, il leur est facile de s’exterminer jusqu’au dernier. » [2]
Mais, outre cette extermination à la merci désormais des hommes, Fourier stigmatise la dévastation d’ores et déjà imprudemment provoquée de la Terre et par conséquent des sociétés.

4. Aux sources du projet d’Harmonie : l’ouverture passionnelle au monde

Quand Fourier s’indigne de ce qu’est devenue la Révolution sous le Consulat, l’Empire, la Restauration, il vilipende toujours Robespierre, « le bourreau d’Arras ». Mais, plus profondément que ce fauteur premier des massacres, il stigmatise ce qui détermine tous les maux, « la civilisation », dit-il.
Ses critiques extrêmement virulentes de cette civilisation subversive et des dominants à la fois injustes et incompétents, cette satire donc, qui parfois est simplement moqueuse, parodique, cette satire est toujours liée à la reconstruction positive. Et c’est particulièrement net justement dans ce qu’il oppose à l’idéologie qui a perdu la Révolution. « Après la catastrophe de 93, on n’a plus rien, on sait bien qu’on n’a plus rien à attendre des Lumières acquises », de toutes ces théories qui ont mené à l’échec, et il conclut : « Il faut ouvrir d’autres voies au génie politique. » Aux premières pages de son premier livre, La Théorie des quatre mouvements, il adoptera donc, pour se libérer la voie, « le doute absolu » de toutes les théories, de toutes les opinions, de tous les préjugés, même de ceux qui sont admis par tous comme évidents. Et dans cette vacance, dans cet espace tout à coup libéré, « l’écart absolu » permettra de voir surgir précisément ce qu’on a écarté, un monde à la portée du désir, un rêve, dit-on, une chimère, mais il réplique : « Il n’y a pas de pire chimère que celle qui déclare l’impossibilité. »
Le doute absolu : pour le distinguer du précédent célèbre, « Descartes, écrit Fourier, en eut l’idée. Mais il élevait des doutes ridicules. Il doutait de sa propre existence. » Une offensive abrupte, fruste et pourtant décisive si on explicite ce que à la fois Fourier oppose et substitue au doute de Descartes et à ce qu’il résout.
Descartes cherchait un point de certitude à partir duquel repenser tout à neuf, comme Archimède un point fixe pour soulever le monde. Mais Descartes, l’indubitable, il le trouve, toute autre réalité méthodiquement déniée : son existence de sujet pensant. Comment, toutefois, de ce retrait absolu récupérer le monde, la nature, dont Descartes veut se faire « maître et possesseur » ? Eh bien à la faveur d’une idée du je pensant, l’idée d’infini, l’idée de Dieu, dont, conscience finie, il ne peut, dit-il, être la cause. Or, ce recours bientôt contesté, invalidé, Paulhan, récemment, moqueur, a rappelé le constat cinglant de Kant : « La philosophie n’a jamais pu établir que le monde existe, qu’il n’est pas un simple rêve, une fantasmagorie. » Paulhan négligeait les apports de la philosophie contemporaine, de Merleau-Ponty surtout, et, bien sûr, il ignorait Fourier qui, le premier, révéla ce qui résiste au doute, l’intériorité primordiale non d’une pure conscience séparée mais du mouvement sensoriel affectif hors de soi ; le « mouvement passionnel » à la fois précède le monde et en dépend, et cette activité passive, immédiate, « antérieure à la réflexion », jette d’autres lumières non seulement sur l’existence – du monde et de soi-même – mais sur le lien social, la politique, la destinée humaine et le savoir même : « il faut refaire l’entendement humain », déclare Fourier.

« L’image poétique refait déjà l’entendement. La liberté sortirait tout armée de l’amour. » Antoine Oleszkiewicz [3]

On a généralement apprécié les sarcasmes, la critique, la violente critique de Fourier et son côté satirique pour, au contraire, se moquer des règles d’Harmonie, mais les deux sont indissociables. C’est en effet parce qu’il imagine un autre monde qu’il départage, qu’il discrimine plus intensément, plus subtilement les maux réels, les maux donnés, les « fléaux subversifs », et il les énumère : indigence, fourberie, oppression, carnage, maladies provoquées, intempéries outrées, cercle vicieux, égoïsme général – il y en a neuf, je ne sais pas si j’ai dit les neuf. Et cette gravité des maux réels exige l’alternative – l’alternative est vitale –, et par conséquent il y a un chassé-croisé entre la critique et la reconstruction.
« En civilisation, les passions sont tels des tigres déchaînés. » Donc, il unit la lucidité et la louange de ces fameuses passions, dont il fera un jour, dans la Théorie des quatre mouvements, « l’analyse et la synthèse » dit-il. Ensemble, bien sûr, puisque les passions ne se qualifient, ne se reconnaissent et ne se réalisent que partiellement – toujours partiellement – à travers ce qu’elles captent ou ce qu’elles suscitent dans le monde, tandis que si elles sont entravées ou totalement barrées, elles refluent et couvent obscurément, « aussi nuisibles qu’en plein essor elles eussent été bienfaisantes ».
Alors, il va donc les énumérer, mais en même temps prévoir leur jeu entre elles et avec le monde. Il distingue ce qu’il appelle les douze passions primitives, c’est-à-dire celles qui sont le lot commun de tout un chacun, dont la proportion diverse en chaque individu et les subdivisions innombrables également dont elles sont capables déterminent les différents caractères et leur subtilité et leur complexité.
Ces douze passions primitives : cinq « passions sensitives », qui correspondent aux cinq sens, et quatre « passions affectives », amour et familisme – c’est-à-dire ce qui se développe autour de la famille, à partir de l’amour –, amitié et ambition – comme si en effet il y avait une ligue d’intérêt, de souci et de passion commune dans l’ambition, qui prolonge l’amitié et qui en sourd.
Et il ajoute à ces passions relativement connues trois passions « très précieuses quoique presque ignorées », qui sont ce qu’il appelle les « distributives », modes d’emploi, modes de réalisation des autres passions : la composite, qui unit le corps, l’esprit, les différents êtres ; la cabaliste, qui est la passion de l’intrigue, qui unit en somme les groupes opposés, qui transforme le combat acharné en une sorte de polémique ludique, polémique parlée ; et puis la papillonne. Alors la papillonne ou l’alternante, c’est, dit-il, la passion la plus décriée et c’est la plus précieuse en Harmonie, parce qu’elle est la passion du changement, des alternats, c’est-à-dire de la volonté et de la seule possibilité des hommes d’être libres, la force de se prendre et se déprendre, ce qui indique que, en son fondement, en son origine, le désir ne peut pas être capté totalement par l’autre ni capter non plus l’autre totalement. Donc c’est la passion passeur de liberté. Et enfin l’unitéisme, qui est « la souche et le but » de toutes les autres passions, non pas l’unité mais une tension, une tension vers un horizon inaccessible, qui fuit toujours à mesure qu’on s’en approche mais qui ouvre aussi la voie à toutes les autres modalités passionnelles. Ce qui prouve que même le plus singulier a une espèce de vocation universelle, une tension vers quelque chose qui le dépasse.
Donc, cinq sensitives, quatre affectives : ça fait neuf ; trois distributives : ça fait douze ; et la treizième, l’unitéisme, qui est la passion pivotale.
Alors, qu’est-ce qui est remarquable dans cette énumération ? C’est d’abord les cinq sensitives, parce que jamais personne n’avait parlé de passion sensitive. Ça veut dire que ce que l’on croit passif, tout à fait passif, la réception des sens, suppose une propension, sinon un désir exprès, une propension à voir, à entendre, à toucher, sentir, à goûter, sans laquelle, dit-il, sans laquelle, suggère-t-il, il n’y aurait pas de passage de l’espace du dedans à l’espace du dehors, pas de savoir, par conséquent.
Il n’y a pas de séparation absolue entre le corps vivant, le corps désirant et les autres corps, d’autrui, des choses, pas non plus de coupure tranchée entre l’esprit tout actif et le sensible, l’affectif tout passifs, mais une circulation, encore, du mouvement des passions au mouvement de la pensée, et inversement.
Autrement dit, il n’y a pas une conscience transparente et vide, il y a toujours, au moment même des sensations les plus immédiates, un certain mouvement intérieur, qui transforme ce qu’il reçoit et qui en fait un mixte, ce que j’ai appelé une réalité en quelque sorte « transitorielle ».
On a affaire, avec les sensations, à des illusions réelles, c’est-à-dire que les sens ont le pouvoir absolument merveilleux de transformer ce que les anciens matérialistes ou Sade déclarent particules matérielles seules réelles. L’objectivité impartiale, dit-on, ne rend absolument pas compte de la réalité immédiate, du pouvoir extraordinaire de transformer justement ces fameuses particules en couleurs, en sons, en odeurs, en textures, en saveurs, en parfums.
Or ces sensitives sont vitales. Et parce qu’elles sont vitales, elles ont forcément une prise sur le réel, et c’est parfaitement net pour ce qui est du goût, puisqu’il est lié aux besoins de subsistance, à la nourriture, sans laquelle évidemment il n’y a pas de vie du vivant, de tout ce qui a un corps et des hommes en tant qu’ils sont corps. Mais Fourier l’étend aux autres sens, qui sont non moins indispensables à ce qui est une existence humaine. S’ils sont entravés ou totalement empêchés, il n’y a plus d’existence. Ce qui a d’ailleurs été pressenti par ceux qui enfermaient les prisonniers au secret absolu, et sans la possibilité d’aucune sensation, dans une cellule fermée – ce qui peut annihiler un être ou le rendre fou.
Par conséquent, il découvre avec les passions sensitives ce qui à la fois est interne et nécessairement externe, c’est-à-dire ce qui prouve aussi des affinités entre le réel et le mouvement interne, le mouvement passionné, sensitif, quelque chose que les poètes ont vu aussi. Il y a une phrase de Mandiargues [Malcolm de Chazal] qui est assez extraordinaire. Il dit : « Si l’eau ignorait la soif, comment pourrait-on la boire ? » Donc, cette affinité prouve une sorte de rencontre créée – ou déjà préformée – entre le mouvement vers l’autre et la satisfaction relativement totale, jamais totale. Parce que les sensitives, comme toutes les autres passions, ont toujours une sorte d’élan qui déborde, un surcroît par rapport à la satisfaction acquise, et par conséquent un écart. Il y a toujours un écart entre le mouvement passionné et ce qu’il capte ou ce qu’il échoue à capter. Même dans le meilleur des cas, il y a cet écart, et cet écart est une espèce d’espace pour l’imagination et la pensée, là où l’art et la science créent, précisément, pour essayer de le combler, sans jamais épuiser cette réserve incroyable, à la fois dans l’être individuel et collectif, et dans la réalité à laquelle il s’affronte.

« Les révolutions, écrit Fourier, renaîtront des mesures mêmes prises pour les éviter. » Il écrit cela au moment où l’ordre ancien tente de se rétablir, après la Révolution et les massacres de 1793, la Terreur. Il prône la libération des passions en un temps où elles causent l’épouvante. On a toujours tenté de les réduire, de les juguler, de les limiter. Mais, après la Terreur, Mme de Staël essaie de réinstaurer une double morale : l’impératif rationnel pour les élites, et la crainte des lois, la crainte de la religion pour le peuple.
Une manière de perpétuer le mépris et l’arrogance, qui dureront tant que le peuple sera maintenu dans l’ignorance, inéduqué.

5. La seconde mère

« L’éducation est tellement nécessaire qu’elle est telle une seconde mère. » Charles Fourier

Fourier a dit : « Les hommes n’ont pas d’instincts fixes comme les animaux. Ils ont des facultés illimitées, qui se développent de siècle en siècle. » Ce qui suppose que sa révolution – car c’en est une, cette rupture, cette libération passionnelle – n’est pas la table rase, il profite au contraire de tout ce qu’il y a de meilleur dans les acquis de la civilisation, et, en particulier, il se moque des « champions de la simple nature ». La puissance originelle qu’il cherche, c’est une puissance originelle qui se fait dans le temps et, par conséquent, il n’est pas question de faire table rase du passé mais d’en choisir et d’en prendre le meilleur. Il dit d’une façon très véhémente : « L’homme sans éducation ne devient pas l’égal des hommes ses semblables. »
Les animaux n’ont besoin que de l’éducation par les jeux avec leurs parents pour devenir un loup parfait ou un lion parfait. Les hommes, au contraire, ne sont même plus au niveau des bêtes brutes s’ils ne sont pas éduqués. Autrement dit, il y a à la fois la critique véhémente, féroce de l’éducation telle qu’elle est conçue parce que, dit-il, si on veut faire d’un homme doué un avorton, il suffit de le faire éduquer. Un avorton ou bien un criminel, parce qu’il ose dire que Néron, « s’il n’avait pas subi le galimatias moral d’un Sénèque », serait devenu « un grand caractère ». Paradoxe ? Mais Platon a écrit : « Les grands crimes ne procèdent pas d’une âme ordinaire mais d’une forte nature que l’éducation a gâtée. »
Or, ce que Fourier veut, c’est que, au lieu de former les enfants en leur imposant des règles et des interdits, on leur laisse la libre disposition d’eux-mêmes le plus possible. La surveillance des très petits bébés est « pire que celle d’une ville assiégée » car il s’agit de les protéger tout en leur donnant la liberté immédiate d’entreprendre ; au lieu de les former à obéir, qu’on les forme au contraire à l’audace, à l’entreprise de tout ce qui peut les satisfaire, à chaque moment et par conséquent même au risque.
L’éducation, Fourier en fait un gros chapitre et, à la fin de sa vie, il ne rêve plus que de phalanstères d’enfants parce qu’il sait qu’il est très difficile de revenir sur quelque chose qui a été sclérosé au départ. Et que par conséquent il faut prendre les enfants à la naissance, même peut-être avant, favoriser la vie des femmes qui vont enfanter de telle sorte qu’elles soient heureuses et que rien ne vienne contrecarrer cette naissance qui va venir. Et tout à coup, à la naissance s’occuper des enfants. Pas forcément les mères d’ailleurs, les mères seront là, bien sûr, mais ils seront surtout confiés à des gens qui se passionnent pour les enfants, parce que, après tout, ce n’est pas forcé que toutes les mères soient passionnées par les enfants ; il y en a qui justement trouvent ça insupportable. Les parents, dit-il, « gâteront » les enfants, tandis que la formation sera faite par des éducateurs. La difficulté, c’est de trouver des éducateurs qui soient eux-mêmes assez formés et qui puissent être finalement à l’écoute tellement qu’ils apprennent par leurs élèves autant qu’ils leur apprennent.
D’autre part, il y a une différence que je ne peux pas dire ici, selon l’âge, des bambins, des séraphins, des adolescents... Mais tous les enfants sont d’abord éduqués à la forme sensible, à tout ce qui peut être sensible. Et Fourier prend, dans la civilisation, justement le meilleur, la cuisine et l’opéra. Les enfants très jeunes sont éduqués à la cuisine, c’est-à-dire qu’ils jouent à se rendre utiles, en même temps, on leur fait des compliments s’ils écossent les petits pois et en même temps ils apprennent le goût des choses naturelles, et la distinction des choses naturelles et des choses excellentes. Et puis, à l’opéra, on les forme à la danse, au chant, à la musique, aux sons et même au beau langage ; c’est-à-dire que là ils apprennent à la fois les sentiments à travers les autres, et ils y participent, ils sont très vite, très tôt, spectateurs et très tôt acteurs. Donc l’harmonie, ils l’apprennent vraiment à l’opéra, parce que là il y a toujours une sorte de beauté, même dans le sentiment tragique, et une sorte d’apaisement, même, face à la douleur.
Ensuite, quand les petits garçons et les petites filles deviennent plus âgés, Fourier leur donne ce qui correspond à leur appétit du risque et de la sauvagerie ou à leur goût des raffinements. Les petites hordes seront pour les garçons et exceptionnellement les filles, mais plutôt les garçons dans les petites hordes, et les filles dans les petites bandes, les unes, les filles, soignant les fleurs, et « les fleurs du bel esprit » aussi, et les garçons encouragés à faire des travaux risqués, dangereux même – mais avec une surveillance suffisante –, un apparat, des chevaux nains, des cavalcades, etc. Donc, on leur donne le goût d’entreprendre et on satisfait leur goût du risque, du tumulte, voire de la saleté. Tous désordres et sauvageries qui seront dépassés par le courage et le dévouement qu’ils manifesteront, et les honneurs qui leur seront dispensés. Plus tard, quand le temps sera venu, ils seront orientés vers les métiers ou les études et les travaux érudits. Et alors, il y aura une différence entre les damoiselles et damoiseaux, qui tout de suite entreprennent la carrière des amours, et les vestales et les vestels, qui continuent à être beaucoup plus abstinents parce qu’ils sont passionnés d’étude, de science ou d’art. L’art qui naît aussi pour tous, dès le départ, à l’opéra, bien sûr, mais aussi grâce à tous les développements des sens, des « sensitives ».
Fourier ignore la sexualité des enfants, en réalité il veut explicitement les protéger de toute influence prématurée qui les désorienterait ou les forcerait alors qu’ils ne peuvent pas encore répondre par leur propre activité. Et quand enfin ils accèdent en Harmonie aux libres amours, multiples, variées, on les distraira encore, on donnera surtout plus de fond à leur trouble et à leurs émois en leur révélant les arcanes du cosmos : le mouvement posé comme absolu, il n’y a plus d’existence hors relation. Et le mouvement passionnel étant, selon Fourier, type et modèle de tous les autres mouvements, matériels, organiques, instinctuels, le mouvement passionnel est le foyer « hyperrationnel », dit Fourier, du dynamisme universel. Et puisque « l’amour, la plus belle des passions », est le sens unitéiste de toutes les variantes du désir, l’amour, comme pour Dante, conduit le cours des astres, et il doit régir tout ce qui existe sur terre, libérer les potentialités de la nature extérieure comme celles de « la nature intentionnelle des hommes ». Un programme à réaliser à la mesure de l’enthousiasme amoureux des jeunes garçons et filles. Mais « Fourier, écrit André Breton, après tout c’est le seul levain des générations, ta jeunesse ». Et, selon Fourier, « la jeunesse de tous les enfants présents, à venir ».
Il y a une phrase de Matisse qui pourrait être portée en exergue à l’œuvre de Fourier : « Le rapport, c’est la parenté entre les choses, c’est le langage commun. Le rapport, c’est l’amour, oui l’amour. » [4] Quelques mots et encore répétés pour mieux dire, pour mieux affirmer ce qui est dit, et il ne faudrait pas trop alourdir, et cependant déplier ce qui est là très resserré. Matisse signifie que le rapport n’est pas une relation subjective, voire arbitraire, entre des éléments distincts, séparés, mais révélation de la réalité parente des choses, et le langage commun un bien collectif, un don reçu à échanger, à partager, et que chacun recrée lorsqu’il tente d’exprimer ce qu’il a de plus singulier. Mais, pour le peintre, le langage n’est pas seulement parlé, il est aussi voix du silence, le rapport des couleurs, des lignes, des volumes, des lumières, qui n’existait pas encore, que le peintre voit et qu’il rend visibles, qu’il incarne et qu’il compose, qu’il recompose harmonieusement.
Et, de ces multiples rapports, Matisse va droit à la source, l’amour, en tant que mouvement le plus intense, le plus fervent hors de soi. Le sens, selon Fourier, de toutes les variantes du mouvement passionnel, de la puissance de lien sans laquelle il n’y aurait pas de passage de l’intérieur à l’extérieur, et pas d’existence humaine.
Mais que cet amour soit variable, varié, changeant ne signifie pas qu’il soit sans objet, qu’il soit désir vide, désir de rien, qui ne trouverait bien sûr que le vide, des leurres et qui serait sans cesse déçu. Parce qu’elles sont spécifiées et différemment orientées, les intentions amoureuses font paraître, elles font être des qualités et des présences, une double réalité interne externe indissociable.
Manque obscur, instance confuse avant de trouver ce qu’il aime, l’amour mobilise soudain les profondeurs sensorielles, affectives, et l’imagination, et la pensée. L’amour s’éclaire en éclairant son objet, et celui qui aime voit ce que l’indifférent ignore. Attention vive, il fait surgir des possibles jusqu’alors ignorés. Et tout d’abord, la présence, la réalité de l’aimé : « Toi seule es réelle », écrivait Rilke à Lou Andreas-Salomé. Tandis que l’amant, sa propre existence accrue, exerce une force d’aimantation qui éveille l’écoute, qui suscite la réponse de l’aimé. Cet échange entre l’amour et l’aimé, pour le peintre, se crée entre les couleurs, les formes, les figures, les lumières qu’il scrute. « L’attention, écrit Malebranche, est une prière naturelle. » L’attention amoureuse détient en elle-même le charme, la grâce d’être exaucée, une grâce qui, selon Fourier, sera multipliée indéfiniment en Harmonie par le libre et plein essor des attractions et des attraits.

6. La raison débordée

Fourier dit : « Si vous croyez que la médiocrité puisse remplir le cœur de l’homme, et suffire à son inquiétude perpétuelle... » Et cette inquiétude perpétuelle, c’est justement cette tension, toujours, vers un ailleurs et vers un ailleurs inconnu, et vers un ailleurs imprévu, ce qui naît finalement de toutes les rencontres, parce que les rencontres créent toujours un mixte entre soi et l’autre, et altèrent par conséquent l’identité. Donc le moi, le je impératif constant dans lui-même et qui se trouve comme centre de certitude disparaît avec Fourier, parce que justement il y a un changement de soi-même à travers l’échange passionnel, et même un changement du savoir des choses et du monde.
Cette inquiétude perpétuelle est le moteur de la papillonne et de ce qu’il appelle la sainteté amoureuse. Et cela est très curieux car la sainteté, selon Fourier, est celle des hommes et des femmes qui ont donné le plus de plaisir au plus grand nombre. Il y a des saints en Harmonie, mais leur sainteté est tout le contraire de celle « qui ne fait le bien de personne pas même de ceux qui s’y vouent ». Et Fourier mettrait volontiers, comme Lichtenberg, un zéro sur la tête des saints. Toutefois, la sainteté implique peut-être autre chose, en tout cas la sainteté amoureuse d’Harmonie s’allie fort bien, écrit Fourier, avec les arts parce qu’elle est justement le désir d’un plaisir plus grand, d’un désir qui va au-delà de toute satisfaction acquise et qui, à partir des données réelles, cherche à construire, tente d’incarner, de faire être d’autres jouissances.
Et il distingue, dans les cinq sens, le sens du goût qui, dit-il, isolé – comme d’ailleurs tous les autres, rien ne va isolé, toutes les passions jouent entre elles et avec le monde – conduit à l’anthropophagie et n’est donc pas un facteur de socialité. Mais ce qui est plus extraordinaire, c’est que la gastrosophie – un mot qu’il invente, comme beaucoup d’autres mots –, la gastrosophie, qui est la science du goût, du goût raffiné et des plaisirs luxueux dont jouiront tous les Harmoniens, les plus pauvres des Harmoniens, cette gastrosophie, dit-il, s’engrène à la science. Il la met en continuité avec la science, comme si le pouvoir d’assimiler la variété des choses, le changement des choses, le chaos des choses, le désordre des choses à l’ordre pensé, à ce matérialisme abstrait que construisent les savants modernes, comme si cette volonté de maîtrise du chaos, justement, avait quelque chose à voir avec l’assimilation qui fait disparaître ce qu’elle assimile, ce qu’elle digère.
À cette emprise réelle des sensitives, au plaisir aussi ou à la douleur, selon ce qui leur est offert ou refusé, on oppose : « Ce sont des illusions, les sens nous abusent. » Et c’est à quoi Fourier rétorque en substance – parce que c’est un mot qu’il n’emploie pas – « des illusions réelles » puisque justement elles ont ce pouvoir de réalisation et de satisfaction, ce pouvoir de satisfactions qui, elles, sont toujours partielles. Mais chaque plaisir partiel n’en agit pas moins comme un tremplin pour un autre avenir, pour plus de satisfactions, le contraire justement du désenchantement, du désespoir dont on nous assène la réalité indépassable. Et ce mouvement vers l’avenir et vers l’autre, vers l’inconnu, vers l’imprévu transforme – si l’on est assez puissant pour faire surgir du réel ce qui ne nous comble pas mais satisfait au moins transitoirement – transforme les menaces, les hasards, les incertitudes des jours, des événements en trouvailles, en rencontres merveilleuses. Ce qu’André Breton appelait le « hasard objectif », c’est-à-dire la rencontre de la nécessité extérieure, indifférente apparemment, et du désir, comme s’il y avait une sorte de prédestination ou comme s’il y avait une influence magique de ces passions. « Deux individus liés, écrit André Breton, ont une influence énorme », et selon Fourier, ce ne seront pas deux individus, ce seront des groupes entiers, des peuples entiers, l’humanité dans son développement : un rêve, bien sûr, mais un rêve magnifique.
Alors, l’illusion réelle, c’est justement cette part d’imagination dans les sensitives. Par exemple, à partir des sensitives et naturellement dans les affectives, et naturellement dans toutes les autres passions ; c’est la part d’imagination qui se mêle sans cesse aux impressions immédiates et ensuite même à la pensée. J’ai cité quelque part Einstein : « Je pense d’abord par images », c’est-à-dire qu’il n’y a pas une séparation entre l’imagination et la pensée, mais au contraire une réserve de création dans l’imagination qui presque nourrit la pensée, qui la déborde et reste comme une réserve, comme une clarté mystérieuse et surabondante.

7. Calcul de l’Harmonie

Cette vision du monde, comme une harmonie possible, j’ai montré dans un très ancien article, qui est paru dans la Revue internationale de philosophie, qu’elle avait des sources à la fois dans un courant souterrain, hérétique chrétien, et dans Kepler. Le courant hérétique, c’est celui que Fourier connut à Lyon dans son jeune âge, dans le cercle de Ballanche. Là, il a connu des maçons et l’œuvre de Louis-Claude de Saint-Martin et, par Louis-Claude de Saint-Martin, celle de Jacob Boehme qu’il traduit exactement, et dont il dit que c’est son alter ego. Là, Fourier a trouvé une théorie des nombres et surtout l’idée, dans ce chrétien dissident, des appuis sensibles qui permettent, comme les sensitives, d’aller vers l’autre, vers les corps de l’autre et les corps de la nature. C’est une étude qui se fonde sur des analogies de vocabulaire très extraordinaires, et des notes de lecture aussi, bien que Fourier ne parle pas de ses filiations – il est très jaloux de son originalité, il veut tout ne devoir qu’à lui-même. Mais il y a un autre signe extraordinaire, c’est qu’il a toujours gardé – lui qui n’avait aucun livre –, dans tous ses voyages, un exemplaire des Harmonies du monde de Kepler.
HARMONICES MUNDI (L’Harmonie du monde) 1619
Or, là il y a aussi des rencontres et des transpositions tout à fait curieuses.
À un certain moment de sa pensée, Kepler rapporte toute réalité aux nombres, en passant par la musique justement, où il y a cette correspondance entre les nombres, et puis les intervalles musicaux et les figures géométriques. Donc, Kepler construit le monde comme une espèce de grande immense symphonie, musique des sphères, etc., et il dit, d’une façon très étrange et très curieuse : « Il faut rapporter les sons, non pas aux nombres purs, mais aux nombres appliqués aux sons. » [5] C’est-à-dire que ce qui demeure là primordial, c’est finalement l’appréhension sensible, l’impression sensible, l’écoute du son. Autrement dit, il y aurait une sorte de mathématique pure qui se développerait pour elle-même et puis, d’autre part, une application aux sons. La création vient de l’instinct auditif, et c’est évidemment quelque chose dont Fourier s’est complètement inspiré quand il déclare que les passions sont des mathématiques animées.
Fourier était fasciné, comme tout le siècle, par la science newtonienne. Il a voulu être « le Newton du monde moral » et il veut construire une science à partir de cette épreuve des passions qui, pour lui, est entièrement positive à l’origine, qui, pour lui, est un mouvement expansif à l’origine, qui est faussé et qui va au pire parce que, entravé, il devient une fureur aveugle. Donc, cette pente harmonieuse et comme musicale des passions, il va essayer de la prendre à la lettre. C’est-à-dire qu’il va essayer de montrer, d’une façon tout à fait curieuse, extravagante, la correspondance des douze passions primitives – qui sont le sort commun, subdivisé en chaque individu – et des douze notes de la gamme chromatique avec la treizième pivotale, l’unitéisme. Et, par conséquent, il pourra construire, à partir de cette analogie, une mathématique des passions, une théorie mathématique des passions.
Et c’est dans Le Nouveau Monde amoureux qu’il s’aperçoit, devant les exceptions, que ces manies et ces exceptions tellement utiles, tellement magnifiques, tellement indispensables, tellement créatrices échappent à ses calculs.
Il ne renonce pas pour autant, il dit qu’il faudra des calculs transcendants et, à ce moment-là, il compare sa difficulté à celles des mathématiciens. Ils sont, dit-il, arrêtés aux équations de cinquième degré et, ma foi, ils trouveront des voies nouvelles d’opération dans les moduls [sic] d’Harmonie et la théorie des groupes. Et c’est cette formulation dont Raymond Queneau a dit : « C’est une rencontre poétique à coup sûr. » Puisque ces mots allaient devenir, ces noms allaient devenir ceux que les mathématiciens donneraient bientôt aux mathématiques nouvelles.
Mais dans Kepler on trouve aussi une idée des transitions infinitésimales, parce que ces événements de l’univers sont reliés finalement et relancés par des écarts, par des différences, ils ne sont pas absolument régulièrement mécaniques, et sans cela le système s’équilibrerait, serait trop parfait et immobile.

8. Femmes, l’affranchissement

Quel succès Fourier a-t-il eu auprès des femmes ? Je l’ignore vraiment. Il a eu des amies. Il n’a pas eu d’amis hommes, à ma connaissance, sauf ses disciples, et Dieu sait qu’ils étaient très infidèles et qu’ils le suivaient avec mesure, à tel point qu’à sa mort l’un d’entre eux a dit : « Sa mort n’est ni un chagrin, ni une douleur, ni une perte pour sa doctrine. » C’était vraiment une fin de non-recevoir totale. Ils voulaient faire de sa doctrine ce qu’ils voulaient c’est-à-dire garder l’Association, garder l’Association économique, les éventuelles vues économiques et l’histoire de la coopération. Ils voulaient écarter justement tout ce qui est le chapitre des passions.
Fourier a été apprécié de certaines femmes, par exemple de Flora Tristan, à la fin de sa vie, mais surtout il a eu, dit-il, des rencontres avec des femmes qui lui ont donné des solutions quand il n’en trouvait pas et il n’a jamais trouvé cela auprès des hommes, bien sûr.
Il dit : « Tous les progrès sociaux sont en proportion de la liberté ou de l’affranchissement progressif des femmes. » C’est-à-dire qu’il fait des femmes ce que les marxistes ont fait du prolétariat, un levain, celui-là pacifique, de la libération et de l’émancipation, tandis que la domination des hommes figure, au contraire, toutes les oppressions injustes et les dépréciations arrogantes, telles celles des colons sur les « nègres » – qui les abêtissent pour ensuite dire « ils ne sont pas dignes de l’espèce humaine ».
Les femmes, selon Proudhon, par exemple, sont ménagères ou prostituées, et donc à la fois louées comme le ferment de ce que les hommes ont de plus précieux et en même temps leur esclave dominé, leur esclave à la maison, etc. Tandis que Fourier dit : chaque fois qu’elles ont été libres totalement, comme par exemple les reines sur le trône qui n’avaient plus rien à craindre, elles ont montré plus de pouvoir, plus de lucidité pour se donner les bons ministres, pour se donner les bons chefs de guerre, que n’importe quel roi. À la condition, dit-il cependant, qu’elles aient libéré d’abord leurs amours. Et il donne l’exemple de Catherine de Russie, bien sûr, qui, en élisant des favoris qu’elle rejetait le lendemain – ou même faisait mourir –, a écrasé, avili les hommes et montré qu’ils peuvent se révéler aussi serviles qu’ils accusent les femmes d’être et même eux librement, alors que les femmes c’est forcé, donc excusable.

9. Le Nouveau Monde amoureux

(écrit en 1816, publié en 1967)
Bien qu’il ait eu une vie sans grand événement, il a vécu des temps extraordinaires, prodigieux : la Révolution, le Consulat, l’Empire, les grandes conquêtes, la Restauration. Il est né dans une famille de commerçants aisés, mais son père est mort quand il avait neuf ans et il a été élevé par sa mère et ses sœurs, avec moins d’aisance parce que leur fortune s’amenuisait. Et puis quand il a eu fini ses études au collège, comme on les faisait alors, il a été interrompu. Il voulait continuer en mathématiques, mais sa mère ne le souhaitait pas et l’a envoyé apprendre le commerce.
Ce qui est remarquable, pour Fourier, c’est ce goût des fleurs et des plantes qu’il a gardé toute sa vie. Il a toujours eu sur son balcon, dans les plus pauvres chambres, des fleurs cultivées. Mais quand il était jeune, et comme il était très gâté, qu’on lui laissait faire ce qu’il voulait, il avait fait de sa chambre un jardin, c’est-à-dire qu’il avait planté de telle sorte, et mis de la terre de telle sorte que son parquet naturellement était pourri quand on a remis la chambre en état après son départ. Et ce goût des fleurs, ça fait partie de cet amour de la nature qu’on ne lui prête pas parce qu’on dit qu’il vivait enfermé dans ses rêves, mais ses rêves étaient aussi une sorte de participation au mouvement des choses les plus naturelles.
À dix-sept ans, en 1789, il vole juste de ses propres ailes, et il voyage. Et il est interrompu à Besançon, parce qu’il est arrêté sans papiers, et enfermé. Ses parents le font libérer, ils étaient assez bien avec les révolutionnaires. Il est forcé de s’engager dans les chasseurs à cheval. Pendant un an, il voyage avec les soldats.
Ensuite il voyage à Lyon, il subit plus au moins le siège de Lyon, il y perd peut-être la petite fortune héritée de son père – ou en mer, on ne sait pas très bien, toujours est-il qu’il la perd. Il est ensuite assigné à des petits travaux. Il ne peut pas, dit-il, travailler comme il le voudrait parce qu’il est pris par des besognes utilitaires, sauf à un moment où il a à nouveau un petit héritage et il se réfugie dans sa famille, où il écrit à nouveau, pour lui, Le Nouveau Monde amoureux dont je reparlerai, bien sûr.
Dans sa retraite tranquille du Bugey – tranquille, relativement, parce qu’il avait des rapports affectueux et même un peu incestueux, platoniquement incestueux, avec ses nièces –, dans cette retraite donc, cette retraite émotive, il écrivait Le Nouveau Monde amoureux. Un long traité que j’ai trouvé un jour, qui avait déjà été répertorié, mais sans plus, et que les érudits avaient trouvé négligeable, et qui est un texte extraordinaire parce que, justement, il y était libre totalement de tout autrui, et il parlait à soi-même en toute liberté, et en toute liberté il allait aux limites de sa pensée.
Dans Le Nouveau Monde amoureux, il prouve que exister, finalement, c’est être différent, et que les grands caractères sont les plus enclins, dit-il, aux manies, c’est-à-dire aux singularités qui sont des exceptions qu’on décrie et qui en réalité se cachent parce qu’elles sont vilipendées, ou tout au moins méprisées, raillées. Or il énumère quantité de ces singularités, et d’abord la sienne. Il parle rarement de lui, il est extrêmement pudique au fond.
Ces fameuses exceptions – ces perversions, dit-on maintenant –, c’est celles qui feront le ciment le plus intime du lien social parce que justement elles jouent dans les interstices des passions, et à condition qu’on puisse les relier, elles deviennent au contraire bénéfiques parce qu’elles créent des charmes nouveaux, des liens inexistants jusqu’alors et des plaisirs par conséquent inexistants aussi.
Alors j’ai dit : il parle de lui tout à coup parce qu’il ne se contente pas de reconnaître les différences ; tout à coup, il les reconnaît en lui-même. Il raconte : j’avais trente-cinq ans, tardivement, lorsque, dans une séance où je me trouvais acteur – c’est-à-dire pas simplement un voyeur supérieur qui regarderait de loin, non, non, acteur –, j’ai découvert que j’étais prosaphien, c’est-à-dire que j’étais amoureux et partie prenante des plaisirs des saphiennes, je m’entremettais à leur plaisir, et je découvrais tout à coup ce que j’ignorais jusqu’alors, par manque d’occasions – en réalité il en créait, des occasions, dans son temps, parce que ce n’est pas tellement fréquent qu’un petit représentant de commerce participe à des séances particulières où il peut découvrir sa propre manie ou fantaisie saphienne. Et, au lieu d’en faire une manie coupable, raillée, il y découvre d’une part peut-être sa bisexualité, peut-être le souvenir de cette enfance, élevé entre sa mère et ses sœurs, peut-être tout cela, mais aussi surtout le dévouement de tous les « omnigynes », les grands caractères, au différent et au premier différent : le sexe différent. Et n’importe quel omnigyne femme est pédérastique, dit-il, et n’importe quel omnigyne homme est prosaphien. Donc, il fait de cette manie une extension et une reconnaissance profonde et passionnée de l’être totalement différent, et du plus proche différent, c’est-à-dire du sexe différent, à partir duquel toutes les différences seront reconnues, appréciées, louées, favorisées, et découvertes comme de vrais désirs, qu’il ne s’agit pas de déconstruire pour les reformer selon des normes. Mais au contraire, il s’agit de chercher leur véritable orientation, leur véritable but pour les satisfaire en découvrant, ou en leur faisant rechercher à travers le monde s’ils sont extrêmement rares, leurs « comaniens », c’est-à-dire ceux qui partageront ce désir et qui le révéleront à lui-même – comme les désirs des saphiennes ont révélé à Fourier sa propre propension prosaphienne. Les désirs des autres, unis à l’instance insatisfaite de celui qui n’a pas encore trouvé son but, composeront ces fameux charmes composés nouveaux et à travers le monde, donc, parce que le plus exceptionnel maniaque ne trouvera peut-être son « comanien » qu’aux confins de la Terre, créant des liens qui jusque-là n’existaient pas. Et encore une fois il ose dire que ces désirs sont des vrais désirs et qu’il faut savoir chercher leur vérité, et non pas vouloir les normaliser. Tout ce qui est normalisant, tout ce qui est conformisme est opposé à ce qu’il cherche dans Le Nouveau Monde amoureux.
Et en même temps, puisqu’il ne cherche pas de conformisme, il va aux deux extrêmes, aux orgies d’un côté, parce qu’elles satisfont une sorte de plaisir de masse, le plaisir des festins industriels, mais aussi la « céladonie », le pur amour, le pur sentiment, et il ajoute : on découvrira, quand le matériel sera satisfait – parce que sans matériel satisfait, les grands élans du sentiment ne sont que « visions ou jonglerie » –, mais quand on aura satisfait tout le matériel, on découvrira des plaisirs inattendus, ceux qu’envisageait Rousseau, « le plus habile peintre de l’amour », qui évoquait justement des plaisirs inconnus, des plaisirs raillés jusqu’ici, des plaisirs céladoniques.
Et dans Le Nouveau Monde amoureux, il y a une mine entre les orgies, les orgies de musée, les éclairs de pur sentiment, de céladonie, comme il dit, les scènes de rédemption, etc. Mais le plus intéressant, ce sont les éclats, les grands moments lyriques où il chante l’amour, la plus belle des passions, celle qui nous identifie à Dieu, de même qu’elle identifie l’aimé à une divinité pour celui qui aime.
Bon, mais le plus intéressant aussi, ce sont les manies extrêmes, extrêmement exceptionnelles, ambiguës, transitions, dit-il, exceptions particulièrement précieuses parce qu’elles sont celles des grands caractères, d’une part, et parce qu’elles sont inventives. Freud lui-même disait que c’est dans les singularités de l’amour que sa force se manifeste le plus, puisqu’elles sont capables de franchir des interdits, de s’ouvrir de nouvelles voies. Mais ce qui est intéressant aussi avec Fourier, c’est que justement il déconstruit ce que ces manies donnent en civilisation. Il cherche leur contenu latent, comme diraient les psychanalystes, sous le contenu manifeste. Et ce contenu latent, il est toujours pour lui positif. Il le montre particulièrement sur l’exemple de cette dame Strogonoff qui martyrisait une belle esclave pour ne pas reconnaître son amour, parce que son interdit intériorisé l’empêchait de reconnaître le message même de son corps désirant.
Donc il sait voir ce que cache ce qui est montré.
Mais il distingue quand même entre ce qu’il appelle les manies naturelles, celles-là sont de vrais désirs que l’on a entravés, que l’on raille et les « désirs de remplacement », les désirs et les manies qui valent pour autre chose. Et il donne l’exemple des vieillards « claquistes », « flagellistes », qui aiment à flageller ou à se faire flageller par impuissance d’amour. Mais il ne cherche pas partout à distinguer entre manies naturelles et manies de remplacement parce qu’il a une bienveillance extraordinaire pour regarder avec une ironie tendre les manies les plus curieuses. Comme celle de cet homme qui, pendant des semaines, « bichonnait dans son lit une très belle dame et se contentait, pour toute récompense de ses soins, de lui gratter les talons ». Et cette manie de « gratte-talons », comme celle des « pille-cheveux » qu’il note ailleurs, c’était celle d’un homme jeune, beau, charmant, agréable, de telle sorte que la dame qu’il honorait de cette façon singulière trouvait du charme à cette rencontre et gardait, après ces multiples moments, un doux souvenir dont je l’admirais, que j’appréciais beaucoup, dit Fourier, parce qu’il est extrêmement rare. Il y a une telle hypertrophie du sexe et de la sexualité, que les femmes raillent de telles pratiques comme elles raillent les hommes trop ardents qui sont empêchés par leur amour de réaliser la sexualité qu’elles attendent, parce qu’elles sont elles-mêmes déformées par ce qu’on leur a inculqué depuis leur plus jeune âge...

« L’attraction est à la matière inanimée ce que l’amour est à la matière vivante. ». Georg Christoph Lichtenberg [6]

10. Sade / Fourier

Sade écrit : « On ose déclamer contre les passions, on ose les enchaîner par des lois ; mais que l’on compare les unes et les autres ; que l’on voie qui, des passions ou des lois, a fait le plus de bien aux hommes. Qui doute, comme le dit Helvétius, que les passions ne soient dans le moral ce qu’est le mouvement dans le physique ? » [7] Apologie des passions, indication de ce que Fourier développe : l’analogie entre le mouvement, la gravitation des corps et les attractions passionnelles. Mais Sade ramène les âmes comme les corps, le mental et le physique au mouvement de la matière, des particules de la matière. Tandis que Fourier fait tout dépendre du mouvement passionnel, c’est-à-dire de ce qui est impression, jouissance, désagrément, imagination, pensée, c’est-à-dire formes de conscience.
Ces deux philosophies, ou métaphysiques, ou métapsychologies, ne sont pas neutres. Elles cautionnent une manière d’être au monde. Sade concentre toute l’énergie vitale sur le corps, et le moment le plus intense de ce corps, le désir sexuel. Et il trouve paradoxalement dans cette ardeur intense quelque chose qui dépasse les limites humaines, une ardeur comparable à celle des volcans, dit-il, et par conséquent le sentiment d’une toute-puissance telle que tout ce qui est autre ne sera qu’objet, objet de jouissance, et même de la violence cruelle de ce désir sexuel, c’est-à-dire jouissance de torturer, d’avilir, de massacrer, de détruire. Un désir d’ailleurs de l’autre qui est encore trop parce qu’il est encore une dépendance relative à celui que l’on va détruire, et que Sade à la fin de sa quête cherche à annihiler. Plus de désir du tout, un seul plaisir de tête, plaisir divin, écrit Sade à juste titre, parce que cette omnipuissance et cette jouissance, purement pensées, ne laissent plus rien, aucune existence qui ne soit en trop et, par conséquent, ce plaisir divin tend à tout faire disparaître. Utopie, s’il en fut jamais, et dont Sade sait fort bien qu’il va à l’échec. « C’est le soleil, dit-il, que je voudrais faire éclater, et je peux tout juste transformer quelques belles jeunes filles en mottes de terre. » Encore cette transformation est-elle purement imaginaire parce que Sade n’a jamais transformé personne en motte de terre. Il a rêvé simplement contre le sort qui le privait de toute espèce de contact avec les jeunes filles et les jeunes gens, et il a rêvé d’une manière fantastique, d’une manière totalement irréelle. Il dit très justement : « J’ai tout conçu en ce genre mais je ne suis pas un assassin ni un meurtrier. » C’est si vrai que, alors qu’il a une imagination atroce, il est en défaut devant le réel. Quand la guillotine est transférée sous ses fenêtres, à la prison de Picpus, il dit : « J’ai plus souffert de la guillotine que de toutes les bastilles. » Et par conséquent, ce dont il parle est beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît d’abord, beaucoup plus riche aussi de sens, c’est une révolte, une indignation contre la condition humaine, contre le sort inique qui lui fut imposé à lui et la volonté, malgré tout, de jouir quand même, d’être heureux quand même. L’imagination, dit-il, fait tout le bonheur de l’homme, et ce qu’il imagine est en tout cas totalement irréel. La différence entre Sade et Fourier, c’est un refus total de l’altérité pour l’un, et une nécessité vitale de l’altérité pour l’autre. De telle sorte que l’autre devient un enjeu d’être pour chaque individu, selon Fourier ; et par conséquent l’intérêt même de celui qui sera le puissant, c’est d’avoir le plus de rapports et le plus de liens avec la pluralité du monde.
Pour Fourier, il n’y a plus de simple volonté de se perpétuer dans son être, comme avec Sade sans doute et avec les philosophes de la tension, tendant en effet à cette perpétuation, c’est au contraire une sorte de volonté de s’accroître sans cesse, et de s’accroître de ses dons, ce qui fait que l’amour est une saisie réelle de ce qui va vous enrichir. L’amour du peintre pour les couleurs ou pour les formes, ou l’amour de l’aimant pour son aimée, c’est au fond deux formes différentes, plus ou moins abouties, plus ou moins intenses, mais de la même tension vers l’autre qui pose l’autre comme nécessaire, comme un enjeu de l’être même, de celui qui sort de lui-même. Et par conséquent, il y a là un amour de l’objet, véritablement, quel que soit cet objet, et non plus simplement un objet de jouissance : un objet qui vous enrichit vous-même et avec lequel on crée quelque chose qui n’existait pas avant qu’il y ait cette rencontre. Donc une création qui suppose cette altérité, qui suppose un rapport et un changement de soi-même par l’autre et non seulement un changement de soi-même, mais un changement de la manière d’habiter le monde et de créer les choses dans le monde.
Ce qui veut dire que là, tout à coup, « l’amour du prochain comme soi-même » prend un véritable sens humain terrestre.

11. Un autre langage

Fourier écrit mal en général, il n’écrit pas bien, il n’a pas le beau langage de Sade, pas du tout. Mais, de temps à autre, il a une formule extrêmement heureuse, et par exemple il dit : « On n’a jamais obligé les écrivains à définir l’objet dont ils traitent, aucun d’eux ne sait ce que c’est que la nature intentionnelle des hommes. » Et ce qui est tellement intéressant là, c’est qu’il lie, il relie comme nul autre nature et intentions. Les intentions, ce ne sont pas de claires visées de la conscience, ce sont ici des sortes d’orientations passionnelles, et d’orientations diverses parce que encore une fois ce sont toujours la diversité et la spécificité qui font la valeur et la possibilité de prise réelle des passions. Donc, là, il y a une invention d’une belle formule, de même qu’il invente des mots : les mœurs « phanérogames », pour ces mœurs papillonnes justement, et les « omnigynes », les « trigynes », etc., et cent autres mots, formés non seulement pour donner un sens nouveau aux mots de la tribu, mais surtout pour renouveler les conceptions des choses et du monde.
Et cet amour des mots, je l’ai trouvé aussi une fois, toujours en fouillant les archives. J’ai trouvé un double feuillet calligraphié où, tout à coup, c’est non seulement les idées et les conceptions qu’il met en liberté, mais les syllabes, les phonèmes, et cela d’une manière tout à fait extraordinaire. Il recompose une lettre tout à fait banale en utilisant les phonèmes et leur suite, et en les recomposant autrement. C’est un modèle d’associations libres – comme disent maintenant les psychanalystes – extraordinaire qui m’a paru faire ressortir, dans des groupes de mots qui font sens, tout ce qui est d’habitude caché, tout ce qui est scatologique ou amoureux ou haineux, et en même temps qui s’élève aussi : l’aile, qui est soit l’aile de l’oiseau, soit « elle », le pronom qui désigne le sexe féminin... Enfin, dans cette lettre, il y a un composé tel que j’ai voulu le décrire dans un petit livre qui a paru chez Payot, et c’est une sorte d’exercice très curieux, avec des règles qu’il se donne, et en même temps une liberté totale dont je ne connais pas d’autre exemple.

12. Les rebonds de l’utopie

Dostoïevski, jeune, faisait partie d’un groupe fouriériste, les Petrachevski, pour lequel il a été jugé, menacé de mort et envoyé au bagne. Et il écrivait à ce moment : « Le fouriérisme est un système pacifique, il enchante l’âme par sa finesse, il séduit le cœur par l’amour de l’humanité qui a toujours inspiré Fourier. Il frappe l’esprit par l’harmonie de toutes ses parties. » Dostoïevski énumère des qualités que lui contestent tous ses adversaires, tous les adversaires de Fourier, et même qu’il renverse. Pierre Leroux parle de « vésanie érotique ». Proudhon a été un moment fasciné puis irrité par Fourier : il l’avait d’abord admiré comme découvrant par intuition d’un seul bond la loi suprême de l’univers, et puis il l’a rejeté. Dostoïevski donc énumère : finesse, subtilité, pacifisme, c’est-à-dire le rejet de toute violence. Harmonie, pas seulement la cohérence de toutes ses parties, mais une sorte d’accord musical qui jouerait de l’une à l’autre. Amour de l’humanité aussi, qui a toujours inspiré Fourier, une confiance en toutes les potentialités humaines qui sont étouffées, refoulées. Et tout de suite Fourier, avec une sorte de force concrète, pointe ce qui humilie, ce qui étouffe le grand nombre : « la pauvreté, dit-il, le plus scandaleux des désordres sociaux », contraint les pauvres au travail forcé qui exténue leurs forces et dévore le temps de leur vie. Un scandale d’autant plus grand que « la pauvreté, précise-t-il, naît en civilisation de l’abondance », ce qui signifie que c’est tout le système qu’il faut renverser, et il attaque très lucidement ce qui soutient ce système, les deux piliers essentiels : le commerce et le mariage.
Le commerce libéral, dit-il, crée toutes les infamies. Multipliant les intermédiaires, il rançonne les producteurs, les consommateurs et il pousse à des sortes de destruction ignobles comme, par exemple, ce qu’il a vu à Marseille, une cargaison de riz jetée à la mer pour ne pas faire tomber les cours et maintenir les profits des propriétaires de la cargaison. Contre cet abus qui maintient les pauvres dans l’esclavage, il prône l’Association, l’association des producteurs et des consommateurs qui permettra de répartir les richesses que les travailleurs produisent entre eux pour eux et leur donnera l’initiative également de cette production.

« Le commerce étant le lien du mécanisme industriel, il est au monde social ce que le sang est pour le corps. Il doit donc être véridique et non pas mensonger pour ne pas vicier le corps social. » Charles Fourier

Quant au mariage, il crée l’hypocrisie entre les sexes. Et puis Fourier s’étonne : « Comment, dit-il, un siècle qui a renversé, qui a eu l’audace de renverser les trônes et les autels a-t-il fléchi devant le mariage ? » Eh bien, précisément parce que le siècle ne voulait pas changer ni la domination des hommes sur les femmes, ni la transmission de la richesse de famille en famille.
Il aura des critiques et des satires inépuisables contre le mariage, l’ennui du mariage, les tromperies. Et il énumère cent soixante-dix espèces de cocus – ou cent vingt ou cent soixante-dix, je ne sais plus –, des cornettes, des goélettes, etc. Et les noms avec lesquels il joue sont inépuisables. Mais, curieusement, il fustige par exemple le ridicule de l’amant, qui est parfois beaucoup plus ridicule que le mari puisqu’il se plie à tous ses caprices pour se faire bien voir et être reçu dans la maison. Mais, dit Fourier, il faut des motifs bien puissants pour que les amants tolèrent cette sorte de compromis, de compromission constante, et c’est ce partage amiable qu’il faut multiplier, celui-là qui est exemplaire, car justement il absorbe la jalousie qui dépare les amours ordinaires, il crée une sorte de liberté parce qu’il exténue également le désir de possession exclusive.
Ça signifie que, pour lui, l’Association, comme le dira d’ailleurs également Dostoïevski, une association purement mécanique, dépendant uniquement de l’économie – du marché, comme on dit aujourd’hui –, ne produirait au mieux qu’une fourmilière, et en particulier le travail, même bien réparti, ne serait encore que travail forcé et ne satisferait nullement le désir des hommes. Fourier veut rendre le travail attrayant, il lance le défi extraordinaire de lever la malédiction biblique « tu travailleras à la sueur de ton front » et celle de l’Évangile « il y aura toujours des pauvres parmi vous ». Il prétend instituer un travail attrayant, c’est-à-dire qui réponde aux goûts, aux aptitudes et aux désirs de chacun.

13. Épilogue

« Le XIXe siècle, un siècle plein de rires et de chansons ». Iouri Olecha

Ce parcours n’est pas étude ni justification exhaustive de l’utopie de Fourier, et non plus le rejet de ses images fantastiques car, pour ce visionnaire, c’est une manière d’exprimer et de transmettre ce qui ne peut pas être explicité rationnellement.
Des railleurs acerbes, Fourier écrit : « La preuve qu’ils ne savent rien inventer, ils prennent figures à la lettre. » Au lecteur plus avisé d’y trouver l’esprit, le génie d’utopie, aussi ancien que la pensée et la parole poétiques, celles d’Homère, du héros Achille : « Il n’est pas de fin plus belle, plus désirable, que le contentement de tout un peuple. »
Le but, dès lors posé, à charge pour les diverses utopies de ne pas lui substituer des moyens qui le contredisent.
Écueil dont Platon, le premier, témoigne. Il conçoit l’organisation d’une société aux cadres, institutions et hiérarchies rigides, autoritaires. Mais, dans le Gorgias, il donne la parole au fier rebelle Calliclès qui se dresse face à Socrate : « Le beau et le juste selon la nature, c’est ce que je suis en train de t’expliquer sans déguisement, à savoir que pour bien vivre, il faut entretenir en soi les plus fortes passions au lieu de les réprimer. Et à ces passions, si fortes soient-elles, il faut se mettre en état de donner satisfaction par son courage et son intelligence. »
« Mais cela sans doute n’est pas à la portée du vulgaire » : orgueilleuse affirmation de soi qui justifie le mépris et la domination du vulgaire. Et Socrate peut bien répliquer « mieux vaut subir l’injustice que la commettre », Calliclès a le dernier mot : « Tu mourras comme un esclave », prédit-il, un esclave soumis à ce qui le détruit. Des mots qui jugent et condamnent. Pour Calliclès, Socrate n’est qu’un dupeur dupé ; en refusant de fuir, en acceptant de mourir pour préserver des lois qui, même injustes, assurent l’ordre de la cité, il donne lettres de noblesse à toutes les soumissions, à toutes les servitudes volontaires, à une idée, à une cause, un parti ou un leader.
Or, le défi de Calliclès, Fourier, des siècles plus tard, le renouvelle. « Le bonheur, dit-il – sur lequel on a tant raisonné et déraisonné –, consiste à avoir beaucoup de passions et beaucoup de moyens pour les satisfaire. » Les termes de Calliclès, à ceci près, et c’est essentiel, que, voulu pour tous, le bonheur est une idée neuve, comme l’a dit Saint-Just. Et c’est ce que je voulais mettre en relief dans l’utopie de Fourier : l’idée neuve du bonheur et la conception neuve des passions, qui infirment la revendication isolée de Calliclès, l’injustice et la domination qui s’ensuivent, mais qui en revanche transforment le vœu d’Achille – le contentement de tout un peuple, de tous les peuples – en projet concerté, élaboré.
Fourier s’oppose, comme Calliclès, à la morale idéale et conventionnelle.
Il écrit : « Les philosophes disent que les passions sont trop bouillantes, trop vives ; à la vérité, elles sont faibles et languissantes. Ne voit-on pas en tout lieu la masse des hommes endurer sans résistance la persécution de quelques maîtres et le despotisme des préjugés ? Leurs passions sont trop faibles pour comporter l’audace du désespoir, c’est pourquoi le grand nombre est toujours victime du petit nombre, qui emploie la ruse pour maîtriser la force. »
Fourier sait pourtant que l’énergie du désespoir va à l’échec, tout de même que la fureur aveugle. Les agitateurs qui la déchaînent, dit-il, savent bien, dès qu’ils sont au pouvoir, museler le peuple.
Pour que les passions deviennent forces effectives de liberté, il faut non seulement les éveiller mais les éduquer, les élever, éclairer ce vers quoi elles tendent.
Avec superbe, Fourier écrit : « La passion ne se soigne que par elle-même. » L’évolution cependant ne peut être que progressive, et Fourier reconnaît qu’il faudra plusieurs générations d’Harmonie avant de dépasser, d’absorber toutes les impasses du passé et de poursuivre un devenir sans autre fin que la pleine manifestation de toutes les variantes passionnelles, de toutes les exceptions et singularités, pour finalement viser l’âme intégrale, dit Fourier, qui, comme l’unitéisme, est un horizon toujours en vue, jamais atteint.

« Fourier était un homme d’un admirable génie. Lui seul eut la force de concevoir un ordre nouveau. » Jean Jaurès [8]

Et c’est Fourier encore qui donne une place nécessaire à l’économie. C’est pour lui un préalable, car l’agriculture et l’industrie créent l’abondance, sans laquelle il n’y a pas d’harmonie sociale possible. Mais, une fois l’optimum atteint, tout ce qui est production et travail doit être rapporté aux « convenances de l’homme », et non pas à leur propre développement effréné, au marché et à la course aux abîmes, que Fourier a prévus.
La satire virulente de Fourier se fait ainsi positive ou parodique, ce que le biographe américain de Fourier, Jonathan Beecher, a justement décelé dans Le Nouveau Monde amoureux, une parodie, autrement dit une inversion malicieuse et violemment critique en même temps qui apparente l’utopie de Fourier aux contre-utopies anglo-saxonnes et soviétiques. Mais, tout particulièrement, aux écrits du plus singulier des dissidents soviétiques, Iouri Olecha, à l’humour noir lumineux qu’il manifeste dans le beau roman L’Envie, qui parut en 1927 en URSS.
« Que reste-t-il, demande Iouri Olecha, pour les exclus de l’Histoire lorsque nous voyons que l’Homme Nouveau apprend à mépriser les anciens sentiments sanctifiés par les poètes et par la muse de l’Histoire ? » Eh bien, il reste – et c’est la conclusion désespérée de la fin – l’indifférence, « Ce qu’il y a de meilleur dans la composition d’une âme humaine. Soyez indifférents. Regardez ! Nous avons trouvé la paix, mon cher ! » Une paix enlisée.
Mais Iouri Olecha rêve d’une parade glorieuse des sentiments périmés. Un éclat magnifique, tel celui d’une lampe qui va mourir. Mais ce court éclat est encore glorieux. « Partez, dit-il. Se résigner ou bien faire un esclandre ? Faites un éclat, distinguez-vous, nom d’un chien, et que la gueule de l’Histoire en porte la trace ! » [9]
Or de tels esclandres ont surgi de l’histoire, dans le grand souffle de 1789, en 1830-1831 dans la révolte inaboutie des canuts, la Commune de Paris, et tout près de nous la fête de 1968, l’entente joyeuse, dans les rues, des étudiants et des ouvriers libertaires, des moments où tout paraît possible, où tout est possible, peut-être.
Je crois que je terminerai là. Mais j’aimerais bien que ça se termine sur la phrase d’Héraclite, en noir, écrite :

« S’il n’espère pas, il ne trouvera pas l’inespéré car il est hors de quête et sans accès. » Héraclite

C’est suffisamment mystérieux ! et suffisamment ouvert ! Voilà.

Tourné entre novembre 2006 et février 2008
Nous remercions Isabelle Dessommes pour sa relecture attentive de ce texte et des indications bibliographiques.
Simone Debout, Nicole Chosson et Annie Trassaert


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Notes

[1André Breton, Ode à Charles Fourier, rééd. commentée par Jean Gaulmier, Fontfroide, Fata Morgana, 1994.

[2Sigmund Freud, Le Malaise dans la culture, trad. P. Cotet, R. Lainé, J. Stute-Cadiot, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1995.

[3Antoine Oleszkiewicz, « À Dieu et au génie », Topique (n° spécial Charles Fourier), Paris, PUF, octobre 1970, n° 4-5, p. 139.

[4Henri Matisse, Ecrits et propos sur l’art, Paris, Hermann, coll. « Savoirs sur l’art », 1972, p. 253.

[5Johannes Kepler, L’Harmonie du monde (Harmonices mundi), trad. J. Peyroux, Paris, A. Blanchard, 1979.

[6Georg Christoph Lichtenberg, Le Miroir de l’âme, trad. Ch. Leblanc, Paris, Corti, coll. « Domaine romantique », 1997, p. 209.

[7Cité par Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade, Paris, Pauvert, 1986.

[8Jean Jaurès, Le Travail, brochure de la Bibliothèque ouvrière socialiste, 1901.

[9Iouri Olecha, L’Envie, trad. L. Desomonts, H. Mongault, Paris, Plon, coll. « Feux croisés », 1936.



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